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Cannes 2018

Compétition officielle #1

ASAKO de Ryusuke Hamaguchi

Ryusuke Hamaguchi, méconnu en Occident bien qu’auteur de plusieurs très beaux longs métrages (Passion, Senses, actuellement dans les salles françaises), fait son entrée dans la compétition cannoise avec un film d’apparence discrète.

Une jeune femme, Asako (« Fille du matin »), rencontre dans un lieu quelconque un jeune homme, Baku, de manière purement magnétique. Ce sont des regards échangés, puis la jeune femme suit l’homme tandis qu’il sort. Tous deux passent au milieu de gamins qui jouent avec des pétards (plan qui ouvrait le film). Ceux-ci claquent ; Asako et Baku se font face ; survient alors un ralenti qui voit une bourrasque balayer l’image, tandis que quelque chose déferle. Sans beaucoup de mots et encore moins de gestes, voici formé un couple sans substance, comme le souligne l’amie d’Asako lorsqu’elle lui présente Baku, décrétant que le jeune homme est beau mais semble être le genre à faire pleurer les filles, et à causer des problèmes.

Les scènes suivantes du film prolongent ce magnétisme initial. Qu’Asako et Baku soient occupés à étendre du linge, à marcher, l’activité se rompt chaque fois lorsqu’ils s’élancent l’un contre l’autre pour s’étreindre, silencieux. De cette image lisse et silencieuse du couple « parfait » dans son désir amoureux mais sans aspérité, image qui sature chaque scène, sourd très vite une sensation de menace, comme si l’on contemplait un plan d’eau dont on attendrait qu’une onde vienne rider la surface.

Baku disparaît une nuit, revient le lendemain. A Asako morte d’inquiétude, il promet de toujours la retrouver. Mais, six mois plus tard, il disparaît, définitivement cette fois. Une simple voix off énonce cette disparition, et nous voilà désormais à Tokyo, quelques années plus tard, dans les locaux d’une entreprise de production de saké où travaille Ryohei, un sosie de Baku. Très vite, il fait la rencontre d’Asako, qu’il ne connaît pas (mais qui, elle, se fige en le voyant), et de sa colocataire Maya, actrice de théâtre. Le principe du double et de l’identique, de l’incarnation et de la reproduction sans substance sont ainsi au cœur du film.

Baku va ressurgir des années plus tard dans la vie d’Asako, qui s’apprête à se marier avec Ryohei, tandis que Maya s’est elle mariée avec un ami de ce dernier prompt à critiquer son jeu d’actrice. Baku s’affirme alors de plus en plus comme pure surface (acteur de publicité, il habite les écrans de télévision, les affiches), sans autre prétention que de constituer une ligne de fuite pour Asako (hors du couple installé, hors de sa vie actuelle). Lorsque, après avoir envisagé de quitter Ryohei pour son ancien amour, la jeune femme revient sur sa décision, celui-ci ne lui oppose aucune résistance, aucune volonté. Dans cette scène de séparation sur une route au bord de l’océan, l’immense digue qui les sépare de l’eau rappelle que toute image est un va et vient incessant entre la promesse d’un horizon et les obstacles qu’elle dresse entre le spectateur et ce même horizon. Ainsi, Baku n’est rien qu’un autre de Ryohei, non pas alternative mais simple échappatoire.

La question qui traverse chaque film d’Hamaguchi est éminemment sociale : comment se retrouver les uns les autres, comment fonctionner avec et contre ceux qui font notre monde ? Car l’antagonisme est aussi une forme de relation (le mari violent qui poursuit sa femme envers et contre toute raison et sentiment dans Senses le prouve). Finalement, ne vaut-il pas mieux avancer en portant sa lâcheté au vu et au su des autres que masqué, au risque de voir l’image d’une pureté sans substance nous voler notre présent ?

Ryohei n’accepte pas le retour d’Asako, qu’il a crue capable de dépasser son premier amour (du moins Baku apparaît-il comme tel), mais qui l’a trahi le temps d’une nuit, d’une fugue. « Il est probable que je ne te ferai plus jamais confiance », lui déclare-t-il. Un peu plus tôt, elle-même le suppliait de la laisser entrer chez lui ainsi : « je sais que ce que je t’ai fait est impardonnable, alors que je ne te demande pas pardon ». Si l’image initiale que chacun avait de l’autre ou portait en lui s’est fissurée, c’est là peut-être également le seul moyen d’éprouver la nature tangible de cette image qui se déploie désormais sans (trop de) fard.

Le film se déroule ainsi à l’instar de la scène dans le théâtre où, alors que la représentation va commencer, les lumières s’éteignent brusquement tandis que le sol se met à vibrer. Le tremblement de terre prend de l’ampleur, mais personne ne bouge ; l’image est un noir total parcouru de vibrations et de cris étouffés. Une secousse plus violente voit un jet de lumière éclairer une rangée de spectateurs avant que le noir ne ré-engloutisse tout. La représentation n’aura pas lieu, ni la rencontre (Ryohei espérait y retrouver Asako). Elle n’ouvre qu’une béance, bientôt comblée des manquements et imperfections de chacun, alors que Ryohei et Asako se retrouveront finalement l’un l’autre, à bout de souffle, mais dans un souffle affaibli qui vaut encore bien les bourrasques de nos premières images.

par Hugo Paradis
jeudi 17 mai 2018

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