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Cannes 2018

Quinzaine #1

CLIMAX de Gaspar Noé

Trop intimidés par le dossier de presse du dernier film de Gaspar Noé, qui arborait une première et un quatrième de couverture annonçant en grosses lettres rouges sur fond noir deux questions, pourquoi et comment, nous avons nous préféré nous en remettre à la sagesse populaire en interrogeant deux spectateurs, Victor Bournerias et Yves Attenant au sortir de la projection.

HP : Je n’ai pas vu le film, mais j’aurais voulu reprendre avec vous le questionnement qui le sous-tend, si j’en crois le dossier de présentation déposé dans mon casier. Comment, et pourquoi ?

VB : Comment... Si on reprend le principe de mise en scène du film, on retrouve une caméra flottante (comme toujours chez lui) qui simule une sorte de très long plan séquence, sûrement un raccord numérique, sur une rythmique en deux temps. La première partie est très chorégraphique, faite de danse sur de la techno à 120 bpm, probablement le truc le plus intéressant filmé par Gaspar Noé jusqu’ici : la séquence est dégagée de tout enjeu sexuel, analytique, sadomaso, scato... Il n’y a que de la danse, de la fatigue, la dimension rythmique et plastique.

HP : Toi tu dormais, Yves, c’est ça ?

YA : Je dormais car c’était assez calme, et a priori j’ai manqué un film de danse. On n’était pas tellement à la recherche de ce climax qui donne son titre au film. Le moment de bascule, c’est quand après cette première partie apparaît à l’écran le titre, justement. On ne sait pas si c’est le début de la descente car on ne comprend pas ce qu’il se passe : Noé retarde, retarde, retarde en faisant croire que du « plus, toujours plus » est sur le point d’arriver.

HP : Ayant raté cette première partie, tu as senti un climax ?

YA : Mon climax, c’est le générique au milieu du film, mais sans grand intérêt.

VB : Toute la deuxième partie déroule une longue nuit d’horreurs. Musicalement, le rythme est toujours le même avec des micro-variations. Je pense que la bande-son a été travaillée comme la caméra pour donner une illusion de continuité, tout en étant de fait séparée en plusieurs blocs. On entend Windows Licker d’Aphex Twin, une chanson de Daft Punk etc. Il y a toute une bande-son très branchée.

HP : Branchouille ?

VB : Je n’irais pas jusque-là. Ça n’est pas de mauvais goût dans les choix musicaux, mais plutôt dans tout le reste. Il y a une espèce d’emballage qui lie les titres sur fond de pulsation permanente.

YA : Il y a comme des couches de musique. Ce à quoi j’ai pensé, par rapport à cette première partie que je n’ai pas vue, c’est qu’il manque au film un rendez-vous. J’ai pris la navette pour la fête de la Quinzaine avec la bande des danseurs, et j’ai vraiment vu leur corps autrement que dans le film, et j’ai commencé à imaginer ce que j’avais manqué. Je me suis dit : merde, j’ai manqué un film de danse avec une belle troupe, qui dégage une belle énergie... Il me semble que ce rendez-vous est manqué parce que, comme d’habitude, Noé est trop préoccupé par son projet plastique et musical. Il ne laisse pas la possibilité à ces corps de s’emparer de son dispositif à lui et de le polluer, pour laisser le climax advenir par eux. Le film est sur-préparé, surcadré, et même trop monté...

HP : Comment est-ce qu’il filme la danse ? Quand tu dis qu’il ne laisse pas les corps s’approprier le film...

VB : La caméra tourne beaucoup autour. C’est le problème du cinéma de Noé, c’est quelqu’un qui regarde très peu les corps. Il est très voyeuriste et va chercher à plier ces corps à sa logique du pire plutôt que de les laisser vivre. Là où le film devient problématique, dès sa partie dansée, c’est qu’il y a un systématisme dans la manière de filmer la piste de danse d’un point de vue vertical, en écrasant toute la perspective.

YA : C’est un peu une version trash de Busby Berkeley, avec ces filles qui font une fleur qui s’ouvre en vue verticale... On retrouve beaucoup cet effet avec des plongées totales, pour que les corps dans l’espace créent une chorégraphie en plus de celle de la danse. Mais Noé ne croit qu’à l’œil de la caméra, comme Berkeley enchaînait les danseuses et alignait les jambes pour aboutir à une forme purement visuelle, géométrique. Le rythme vient du cinéma et pas du corps. C’est la différence entre Gene Kelly qui est un vrai chorégraphe et un chorégraphe qui n’est qu’un chorégraphe de l’œil, comme Berkeley. Noé ne travaille lui aussi qu’avec l’œil : il est obsédé par ce que lui voit et ne laisse pas de chance d’être surpris par ce qu’un corps peut apporter dans l’image.

HP : Le dispositif du plan séquence doit appeler cette maîtrise, je suppose.

VB : Tout à fait, et on finit par tomber dans un jeu de massacre suivant la logique du pire. Comment être plus dégueulasse, abîmer encore plus le corps…

YA : Ce sont en fait des vignettes qui s’enchaînent.

VB : Agression raciste, viol, meurtre d’enfant... On retombe dans la musique cracra du gars qui regarde vers Pasolini sans même atteindre le niveau d’un mauvais film d’Argento. Pour en revenir à la deuxième question, pourquoi, il n’y a pas de pourquoi. Il n’y en a jamais chez Noé.

YA : Il impose seulement un certain type d’images, parce qu’il a décidé qu’il fallait choquer. C’est un peu quelqu’un de la bande des Kassovitz, Boukhrief, Gavras, qui dans les années 90 voulait choquer les bourgeois qu’ils sont eux-mêmes.

VB : Mais ce n’est pas leur public. C’est une logique d’encrassement un peu vaine.

HP : Ça ne propose rien, même plastiquement ?

VB : Si, le seul qui travaille sur un film de Noé, c’est toujours le même, Benoît Debie, qui effectue un travail de maîtrise technique voire technologique de la caméra, des images et de la lumière. Mais son travail est assujetti à une idée de mise en scène stupide. Tout le génie d’Harmony Korine était d’être allé chercher ce chef opérateur pour Spring Breakers : on avait là le feu d’artifice visuel dont Debie est capable avec les lumières irradiantes, les néons, la subjectivité au service de quelqu’un qui sait faire exploser la pop culture de l’intérieur. Il y a bien un auteur dans le film de Noé, Benoît Debie, mais on ne le laisse pas s’exprimer.

par Hugo Paradis, Victor Bournerias, Yves Attenant
jeudi 17 mai 2018