JPEG - 64.5 ko
spip_tete

Cannes 2018

Compétition officielle #2

UNDER THE SILVER LAKE de David Robert Mitchell

Nous retrouvons Victor Bournerias pour une discussion autour d’Under the Silver Lake de David Robert Mitchell.

HP : C’est l’histoire d’un jeune homme avide de sexe, parti sur les traces d’une fiction pour retrouver une femme, mais cette fiction même lui fait rater le sexe, constamment.

VB : On peut adopter ce point de vue... C’est un personnage qui se place dans la lignée très cinéphile du loser pris dans une ville tentaculaire, comme Los Angeles. Qui n’est pas juste un territoire de cinéma, mais un territoire cinéphile. On pense à Chinatown, Le Privé, The Big Lebowski, Inherent Vice... Le charme du film, c’est de prendre tout ce vaste territoire de la cinéphilie et de le regarder avec un côté très désinvolte que les frères Cohen avaient déjà, et que le film amène sur un terrain presque je-m’en-foutiste, avec un personnage dont on ne sait rien durant tout le film, à part son obsession pour la pop culture, qui est l’un des grands enjeux du film. Mais au-delà de ça, ce personnage est presque une abstraction. Pour reprendre l’expression d’Ellroy dans Le Dahlia noir, c’est un personnage masculin qui se retrouve toujours à « chercher la femme ».

HP : Oui, il croise toujours des gens qui le connaissent, pensent savoir qu’il travaille, mais dont on ne sait trop quelle relation ils entretiennent avec lui.

VB : C’est la scène très belle où on lui demande comment va le travail, et où il finit par dire qu’il ne sait pas répondre à cette question qu’on lui pose tout le temps.

HP : De manière générale, il décline le questionnement : « Tu travailles dans quoi ? Où tu travailles ? Comment ça va au boulot ? Tu bosses dur ? » etc.

VB : Le film dessine quand même des lignes déjà vues, comme celle du loser qui va perdre son appartement dans quelques jours et a un flash amoureux avec un voisine qui disparaît. L’obsession est de retrouver cette fille, de comprendre ce qui lui est arrivé. C’est à partir de là que se déploie une fiction très tentaculaire qui renvoie pas mal à Southland Tales de Richard Kelly, où s’établissait une cartographie de la Californie au travers d’enjeux métaphysiques, esthétiques et philosophiques. Mais l’éclatement est moins recherché dans Under the Silver Lake, même si le film fait se télescoper fiction post-adolescente, film noir, film d’horreur, et jusqu’à la science fiction. Le projet fait presque trop. Et ce qui le sauve de son ambition, c’est sa désinvolture très attachante. Tout est toujours ramené à un so what ? - tout ça pour ça ?

HP : Il y a une inconséquence assez amusante du récit, à la manière de Kaboom de Gregg Araki. Le personnage vit des choses très violentes, et le film convoque quantité de figures différentes : cette femme-hibou qui s’introduit dans les maisons pour commettre des meurtres, ou le tueur de chiens constamment hors-champ, qui fait sourdre une menace latente mais ne se concrétise au final que dans un seul cadavre de chien. Il y aussi cet écureuil qui s‘écrase devant le personnage et étale des viscères au sein d’un environnement aseptisé, celui de la résidence de bourgeois avec sa piscine commune.

VB : Le film réactive cette idée qu’à Los Angeles la fiction est derrière chaque porte.

HP : Le récit ne donne pas suite à ces irruptions violentes : on ne revient pas sur l’écureuil ni sur le chien. La première piste que suit le personnage - celle des croquettes pour chien qui tracent un chemin de Petit Poucet - finit par s’évaporer. De même la jeune femme avec qui Sam flirte et qui tombe sous les balles d’un tireur invisible : Sam poursuit sa route, et le lendemain elle n’existe plus. Le quotidien du personnage reste au-dessus de ces jaillissements.

VB : Ce genre d’évènement pourrait se produire tout le temps. C’est là où le film est beau : on voit bien que l’enquête qui est déroulée semble happer le personnage dans quelque chose qui est déjà présent chez lui, cette appétence pour le code, la pop culture, les signes, le décryptage, la paranoïa complotiste... Tout ça n’est finalement qu’une construction mentale pour se cacher soi-même. Le dernier quart du film révèle un personnage déjà abîmé, fragile, au tapis, même si on n’en a pas conscience parce qu’il est pris dans un terreau cinéphile. Et il y a une raison au fait qu’il soit aussi apathique, et presque cynique dans son rapport aux femmes : c’est tout simplement un personnage au cœur brisé qui tente de trouver un sur-régime d’action, de recherche et de compréhension pour ne pas avoir à faire son deuil. On ne le sait pas mais, au tout début, il s’est fait larguer. En fait c’est un dépressif qui ne se remet pas d’une rupture et tente de compenser. Sous l’aspect ludique, il y a beaucoup de tristesse. Même quand il finit par retrouver la femme, sa voisine, il ne sait pas quoi lui dire : il s’agit d’une obsession plus que d’une quête.

HP : C’est une quête de l’image qui travaille sur deux régimes, entre un quotidien tangible, immédiat mais fade d’une part, et d’autre part les images vues à travers un drone ou des jumelles, les signes plus ou moins cryptiques griffonnés sur un mur ou dissimulés dans une chanson, qui fondent la quête. C’est ce que nous dit le film avec son tombeau pour les riches. Sam explique au début du film que les riches savent des choses que les gens normaux ne soupçonnent pas, qu’ils auraient connaissance d’un ordre supérieur du monde. Mais c’est l’inverse : les riches savent qu’il n’y a rien de plus à voir derrière le vernis des images, Hollywood et les galas, et c’est pourquoi ils s’enterrent dans des bunkers dans l’attente d’une élévation littérale vers une autre dimension.

VB : Le film dialogue ici avec un autre très beau film sur Los Angeles de ces dernières années, Map to the stars, qui filmait Hollywood comme une culture de la perpétuelle célébration des morts. Quantité de scènes se passent dans des cimetières, et il y a ce gag des starlettes qui s’enfuient sur une limousine garée contre la tombe d’Hitchcock. Ce n’est même plus un monde de fantômes.

HP : C’est un monde de nécromanciens. Le meilleur exemple en est ce chanteur du groupe d’indie pop que Sam interroge violemment pour connaître le message secret que dissimulent leurs chansons, et qui lui révèle que les tubes ont tous été composés par un inconnu. Sam remonte finalement jusqu’à lui, un pianiste tout âgé, tout ridé, qui révèle à Sam qu’il est l’auteur de tous les morceaux qu’il n’a jamais écoutés, le ghostwriter dans l’ombre des groupes les plus connus, qui ne sont que des pantins. Nirvana, The Pixies, toute la contre-culture musicale procède de la même source depuis des décennies, en une logique charognarde de récupération morbide au profit de groupes fantoches, qui sont autant de ventriloques. J’aime beaucoup cet effet à la Youtube quand il reprend tous les tubes au piano : soudain ça devient plus homogène, on dirait qu’il se vide, et tout prend la couleur de la merde...

VB : Il en fait un mashup incroyable. La scène aurait pu se planter en prétendant donner une grande explication métaphysique, mais elle finit dans un surgissement de violence organique avec un gros plan qui fait écho à l’autre gros plan du film, le contenu d’une cuvette dont on n’a pas encore tiré la chasse. Très discrètement, le film essaie de faire suppurer la vie derrière un programme très mortifère, celui du régime dominant de cinéphilie, de la pop culture. Régime dans lequel on essaie de ramener le sang et la merde, mais aussi les figurants qui font des apparitions fugaces : une famille qui chante, des enfants qu’on aperçoit depuis un balcon... On sent alors que le personnage s’enferme et passe à côté de la vie.

HP : Comme son pote qui vit à travers son drone. Il est sur sa terrasse, et ne voit des scènes de vie que par l’intermédiaire de l’écran, qui retransmet ce que filme le drone envoyé jouer les voyeurs. Il y a une jouissance de l’autre régime, de l’image d’écran qui est aussi surface et n’est pas directement perçue.

VB : Comme dans la scène de masturbation, très belle, ou encore dans la scène de sexe avec Kurt Cobain sur une affiche et la télé allumée à côté.

HP : La scène de masturbation est très bien, avec le regard qui hésite sans arrêt et saute d’une couverture de magazine à une autre. Parce que la jouissance n’en est pas une : elle est fragmentée et passe par plusieurs canaux, et le mec s’y perd, n’accède pas à la totalité qu’il recherche. A la fin, les riches s’enterrent, et s’ils s’enterrent c’est que les gens normaux ne peuvent plus vivre qu’à la surface du monde, en faisant le deuil des images de magazine, de papier glacé. Au lieu de se voir confronté à son image lissée, à ce qu’il ne sera jamais comme le proposait Mulholland Drive dans sa surimpression finale, Sam se contente de pleurer devant cette fille qui lui dit adieu, séparée de lui par un écran et la terre. Il pleure, et l’on comprend qu’il va vivre dans ce monde, dès lors peuplé d’un peu moins d’images.

VB : Oui, il pourrait y avoir un prolongement de la quête, en allant chercher les liens qui unissent les riches à ceux qui leurs vendent des rêves en carton. On comprend que l’enquête et les possibilités de la fiction sont infinies, mais le personnage prend à la fin conscience qu’il n’a pas besoin de savoir, avec ce perroquet qui émet la même phrase mystérieuse dont personne ne sait ce qu’elle signifie. Il faut accepter cette part incompréhensible de la vie et lui donner du sens en la vivant, plutôt que de chercher d’abord à trouver du sens. Lorsqu’il observe son propre appartement depuis celui de sa voisine, c’est aussi son monde des signes qu’il contemple.

HP : Il franchit également le pas avec l’objet de désir initial qu’est cette voisine lorsqu’il revient à elle à la fin, après avoir poursuivi durant le reste du film l’autre jeune fille. Il va finalement frapper chez elle : une sexualité sereine est là, à portée immédiate, mais cela implique de laisser quelque chose derrière soi.

VB : C’est un film assez passionnant et ludique, qui remet en jeu plein de pistes qu’on croyait balisées. Film formaliste, fait de replis, qui parle beaucoup du plaisir et de la manière d’arriver à le vivre sans…

HP : ...lui donner la forme du récit, d’une continuité logique.

VB : Je pense que beaucoup de gens vont le ranger dans un coin comme un objet esthétique clinquant, mais je trouve dommage de l’écarter aussi vite.

par Hugo Paradis, Victor Bournerias
jeudi 17 mai 2018

Accueil > évènements > festivals > Cannes 2018 > Compétition officielle #2