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Cannes 2018

ACID #1

UN VIOLENT DESIR DE BONHEUR de Clément Schneider

Gabriel, jeune moine, voit son existence sereine et tournée vers l’introspection remise en cause par l’arrivée d’une troupe révolutionnaire qui réquisitionne son couvent. Gabriel se distingue des autres moines, en ce qu’il est jeune, s’exprime avec audace et ferveur, et fait preuve d’un attachement absolu à son couvent. Hors celui-ci devient un baraquement, décrété propriété de la nation, et Gabriel de troquer son froc contre un costume de soldat et un grade de sergent afin d’obtenir d’y rester.

Apprécié des autres soldats, il trouve maladroitement sa place au milieu des hommes, libres dans leurs rires et leurs gestes, qu’accompagne une jeune femme noire et muette, Marianne, peut-être venue goûter la liberté de la république naissante. Nul ne sait la raison de son mutisme, mais sa présence participe du même mouvement que les soldats qui peuplent les austères murs de pierre de leurs jeux. Gabriel se tient face à la contradiction, ou plutôt en elle, enfilant un uniforme de soldat sans se départir de la sérénité qui lui est propre. Le film est ici à son meilleur, dans cet équilibre fragile entre un homme et ses hôtes qui amènent également la fin de son monde. L’ordre bouleversé est religieux, mais aussi politique et moral, prégnant dans les discussions entre le moine et les soldats, mais aussi à travers les familles qui vivent non loin du couvent, et font une expérience bien plus frontale de la violence.

Mais Un violent désir de bonheur ne tient pas ses promesses. Si les premiers signes d’un chamboulement se font sentir avec l’irruption de cette violence dans le couvent, lorsque des soldats aux ordres de Gabriel ramènent les têtes de nobles qu’ils ont mis à mort de leur propre initiative, le film va hélas vite se resserrer plus encore sur Gabriel, évacuant dans le hors-champ les turbulences de son époque.

Marianne et Gabriel constituaient jusqu’à lors deux pôles opposés de l’expérience corporelle. Marianne était muette mais enjouée, dansant avec les hommes, souvent tactile, tandis qu’entre Gabriel et les autres se dressaient les uniformes - l’un voué à Dieu, les autres à la guerre, les paroles sacrées et la retenue contre les plaisanteries grivoises et les grands gestes hâbleurs des soldats qui goûtent et actent leur libération.

Face à l’avancée des royalistes, les soldats doivent reprendre leur marche, et seul Gabriel reste pour s’occuper du couvent. Marianne reste aussi, et, tandis que les vents de la révolution agitent théoriquement le monde au-delà des murs de pierre et des jardins fleuris auxquels Gabriel se consacre, elle entraîne peu à peu celui-ci dans les plaisirs charnels. La révolution est d’abord affaire d’emprise sur son environnement immédiat, et sur soi-même. Alors que le couvent se délabre peu à peu, l’aisance de Gabriel se raffermit tandis que sa chair se fait plus comblée, plus joueuse, plus mature. Cette sexualité naissante ne s’oppose jamais frontalement à la foi du jeune homme mais en dessine un chemin autre, plus immédiat, dont la reconnaissance étreint le vent, le soleil, qui touche à la peau plutôt qu’elle ne va s’incarner dans les mystères que professent les textes sacrés.

Malheureusement, ce bouleversement de l’ordre est plus sage qu’il n’y paraît. Si le sexe prend peu à peu le pas sur un quotidien autrefois réglé (Gabriel oublie de sonner les vêpres, occupé qu’il est à batifoler avec Marianne), il constitue plus un contrepoint aux uniformes de l’ordre religieux ou militaire qu’il n’ouvre véritablement une autre voie, et le film évacue plus qu’il n’incarne la révolution comme transformation physique du monde et des rapports. Au froc s’oppose la nudité ; au mutisme, une logorrhée inattendue de Marianne, d’une poésie un peu lourde. Logorrhée dont le mot d’ordre final - « et je vais baiser » -, qui clôt le film sur une rupture de ton, ne semble valoir que comme principe de rupture. Il en va de même pour les musiques, qui creusent l’écart avec des images d’un autre temps, et semblent autant de tentatives de sortir le film d’une zone de confort qui le déborde depuis longtemps déjà. Ainsi des plans, soigneusement composés, concis mais beaux, comme ce repas éclairé à la bougie qui convoque une peinture des plus soignée, et que la transformation de Gabriel ne remettra jamais en question. Un violent désir de bonheur déroule le plaisir charnel comme les troupes républicaines font table rase de l’ordre féodal, mais, au départ des soldats, de leurs fusils et de leurs chants, succède un monde bien trop calme et limpide pour qu’y subsistent les clameurs dissonantes que porte toute révolution.

par Hugo Paradis
jeudi 17 mai 2018