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Cannes 2018

ACID #2

THUNDER ROAD de Jim Cummings

HP : Thunder Road, c’est l’histoire d’un flic, Jimmy, dont la mère vient de mourir, et qui se ridiculise durant la cérémonie d’adieu à l’église. Pris entre des émotions contraires, il finit par danser maladroitement devant l’assistance. Cet étrange hommage incompris est le début d’une lente dérive qui voit Jimmy mis à pied, et peu à peu en butte à la totalité des personnes qui l’entourent. Une dérive tiraillée entre deux directions, un chagrin profond d’un côté, une maladresse burlesque de l’autre, bipolarité qui tiraille le personnage tout le film durant.

VB : Deux directions si l’on parle de performance d’acteur, oui, mais pour moi le personnage se démarque au contraire par son entièreté. Quelle que soit la situation, il laisse s’exprimer tous les sentiments qui l’habitent simultanément, sautant de la colère à la tristesse en un clin d’oeil. Le film est très contemporain dans son rapport à l’humour, très noir et sans peur des ambiguïtés, en allant chercher des situations qui confinent au malaise et dans lesquelles le rire est la seule échappatoire. Notamment dans ces scènes jusqu’au-boutistes, dont le désamorçage prend beaucoup de temps.

HP : Je ne trouve pas que le rire vienne en réponse. Il s’agit plutôt d’une attitude schizophrénique, qui passe par ses contractions musculaires, de la décomposition larmoyante aux expressions plus figées de la colère.

VB : Ce qui est drôle, c’est la friction entre les deux.

HP : Mais ce projet est limité, car trop attaché au personnage lui-même. Il y a une intention qui ne quitte jamais le personnage, mis à l’écart à l’enterrement en raison de son comportement. C’est assez marrant parce que ce personnage est aussi l’archétype du policier, avec les postures qu’il prend, la voix qu’il adopte lorsqu’il sermonne un gars qui traîne et dérange le voisinage. C’est une image typique de policier américain, et j’ai du mal à voir cette friction l’habiter pleinement.

VB : Il y a un travail qui consiste à repousser les limites de la durée, de la répétition. C’est ce qui évite au film le glauque et le potache. Le film réussit ça en laissant la place à l’acteur qui en constitue le cœur. La première scène de danse à l’enterrement est très programmatique de ce point de vue-là.

HP : Je suis d’accord sur l’idée d’entièreté. J’aime beaucoup sa relation avec son ami Nate qui incarne le policier type et la famille normale. Eux accueillent Jimmy bien qu’ils soient conscients qu’il déraille complètement. Lui est sur une ligne qui pousse vers la fuite : il gifle le cadavre de sa femme qui vient de se suicider, comme refusant son geste, et propose à sa fille de fuguer avec lui.

VB : Je crois plutôt qu’il s’agit de dynamiter le territoire hyper-balisé du film américain de banlieue, indépendant, territoire de normalité où tout le monde a sa petite vie de famille. Il s’agit d’en tester les frontières, d’emmener tout ça vers une forme d’élasticité. C’est dans cette volonté de tester les limites du territoire que le malaise survient, et l’excès que porte l’acteur principal va toujours révéler la normalité des autres. Il se bat avec la dépression et c’est comme ça qu’il est regardé. On part ainsi du principe qu’il est toujours face à un personnage représentant la normalité, mais tous se révèlent défaillants. L’amitié de Nate pour Jimmy est presque injustifiée, et il se bat avec lui. Mais, en même temps, Nate admire presque sa folie et revient toujours vers lui. Pareil avec le professeur ou la sœur. A chaque fois, Jimmy révèle les personnages, leur tristesse, et il y a une forme de prise de conscience des limites qu’on s’impose à soi dans une vie très balisée, très normée.

Et puis il y a la relation avec la gamine, très entière mais vite confrontée aux défaillances du père.

HP : La petite fille, c’est l’enfance : son monde est moins normé, moins réglé. C’est aussi pour ça qu’elle peut amener son père vers d’autres postures, d’autres gestes, comme ce jeu où l’on se tape dans les mains suivant un rythme très rapide, qu’elle lui impose comme une forme de dialogue. On se rend compte que Jimmy a dessiné les mains de sa fille contre un mur pour pouvoir s’entraîner la nuit et combler le retard qu’il a sur l’enfant, débordante d’énergie quand lui est tout ankylosé.

VB : Et la transmission du rapport à la danse, cet amour artistique présent chez sa mère qu’il essaie de transmettre à sa fille...

HP : Je reviendrais bien sur l’élasticité dont tu parles. Il y a des voies évidentes suivies par les films qui mettent en scène un personnage déprimé : le chambardement, la mise en crise qui aboutit à l’écroulement d’un monde dont on tire les lignes en tous sens. Mais ici il s’agit de tester des limites, et la force du film est de ne jamais quitter ses limites. Jimmy se bat avec des changements de registre, avec le bouffon, le burlesque, et cette danse qui ouvre et ferme le film. C’est l’histoire d’un deuil qui ne se fait pas, indépassable parce qu’il n’y a pas d’horizon autre que cette banlieue.

VB : D’où la fugue qu’il propose à sa gamine. Il ne se fixe plus de limite, et c’est ce qui est beau. Dans la scène où il joue avec sa fille à se taper dans les mains, celle-ci va à toute vitesse, comme le font les enfants, et lui dit tout de suite qu’il ne peut pas. Lorsqu’il lui propose de rejouer le lendemain, il a réussi à rejoindre cette vitesse, ce premier degré très technique. Il y a une forme de remise en jeu de l’éducation, comme s’il fallait retrouver le goût du jeu.

HP : Alors qu’avec les autres, on est sur un truc très figé. Avec Nate, ils partagent un whisky dans le jardin, ils discutent, c’est le chill... On occupe l’espace sans transformation. Il s’agit simplement d’être soi, dans un lieu que l’on n’infuse pas.

VB : La relation avec l’ami est défaillante à partir du moment où l’ami le juge de son point de vue normatif, depuis sa vie de famille normale. Jimmy est comme une pièce rapportée dont les enfants se moque, et la relation arrive finalement à renaître à partir du moment où Nate accepte de pénétrer dans la zone de défaillance et de burlesque du personnage, sans attendre de lui qu’il se mette à son niveau. La relation s’assainit.

HP : Oui, mais comme parenthèse. Nate voit la maison ravagée par Jimmy ; il y pénètre pour passer l’après-midi avec lui, mais prend soin d’appeler son épouse avant pour lui demander de passer le chercher plus tard. C’est un espace qu’on s’accorde mais de manière limitée. Il y a quelque chose de beau mais d’amer.

VB : On est toujours entre deux eaux, et c’est ce qu’il y a de passionnant dans le film : la manière de pousser les choses dans des directions opposées, tout en semblant ne pas choisir. C’est là que se dégage une ligne assez forte et peu vue. Le film est une petite forme, mais assez forte dans la manière d’en faire le tour et d’en tester les limites. Je vois que ça ne te satisfait pas trop, mais je trouve moi le film très plaisant dans sa sobriété, et je ne lui en demande pas plus.

HPB : C’est une forme de sagesse cannoise, de ne pas en demander trop à un film, finalement.

par Hugo Paradis, Victor Bournerias
dimanche 20 mai 2018