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Cannes 2018

Compétition officielle #3

BURNING de Lee Chang-dong

Le dernier film de Lee Chang-dong se démarque à deux titres au sein de cette compétition cannoise. D’abord, vis-à-vis de la filmographie du cinéaste, jusqu’ici amateur de scénarios plaçant le personnage principal face à un dilemme ou une situation de crise dont seule l’imagination ou la fantaisie pouvait le tirer, pour un temps au moins. Avec Burning, adaptation d’une nouvelle de Haruki Murakami, Lee Chang-dong laisse partiellement de côté cet amour des antagonismes irréductibles pour s’engouffrer dans un film linéaire, un doux et long déclin jusqu’à l’acceptation d’une disparition.

Si on ne compte pas le nombre de films qui traitent cette année de disparitions, Burning fait aussi bande à part en ce que, à l’inverse d’Under the silver lake, l’accumulation des signes de l’autre et de l’avancée de la quête y est impossible. Et, à la différence de l’inutile Everybody knows, la disparition vaut ici pour elle-même, n’agit pas comme révélateur mais constitue une absence pure, un vide irrémédiable qu’il faut peu à peu intégrer comme donnée sensible. C’est le conseil que donnera Haemi à Jongsu, tandis qu’elle lui fait une démonstration de pantomime : « Ne te dis pas que la mandarine est réelle. Oublie plutôt qu’elle n’existe pas ».

Lorsque le jeune homme solitaire qui gère la ferme de son père, empêtré dans un procès, rencontre Haemi (dans la mesure où il avait oubliée cette amie d’enfance), il accepte de nourrir son chat durant son absence. Dans la scène de sexe, prélude au départ d’Haemi, se comble comme un vide, un appel d’air entre deux corps sur-sexués (Haemi fait de la réclame habillée en pom-pom girl tandis que Jongsu est interprété par Yoo Ah-in, mâle alpha à contre-emploi dans ce rôle), prélude à une dépression profonde qui va envahir le paysage de l’absence consécutive de toute sensualité. A son retour, Haemi est en effet accompagnée d’un Coréen rencontré au Kenya, Ben, jeune homme riche et mystérieux qui va vite s’immiscer dans la relation qui unit Jongsu à Haemi. Si le manque d’intérêt de Ben pour la jeune fille est flagrant, le jeune homme n’occupe pas moins avec assiduité la place de petit copain.

Un soir que tous trois fument dans la ferme de Jongsu, Ben lui avoue qu’il prend plaisir à brûler des serres une fois tous les deux mois, et qu’il est venu en repérage. Dès lors, Jongsu quadrille le territoire, observant la région, surveillant les serres, sans pouvoir constater aucun incident. Le temps passe et, Haemi ne lui répondant plus, il décide de retrouver Ben qui lui affirme avoir bien incendié une serre pas loin de chez lui. Jongsu reprend sa quête, entre patrouilles dans la campagne et filatures de Ben. Le constat que rien n’a été modifié en surface se double de la conviction, qui sourd peu à peu en nous, que Haemi s’est faite assassiner par Ben. Mais aucun geste de Ben ne laisse entrevoir le moindre indice, la moindre piste. Lorsque Ben se rend compte que Jongsu le suit, il l’invite à dîner chez lui. Soudain l’absence s’impose ; on comprend qu’Haemi n’est véritablement plus, mais rien ne vient verbaliser cet état des choses. Ben laisse bien passer des sous-entendus, et le chat qu’il a recueilli pourrait être celui d’Haemi, mais Jongsu ne peut que s’appuyer sur sa propre lecture des choses. Le chat invisible qu’il a nourri une semaine durant est-il ce chat qui semble répondre au prénom du chat d’Haemi ? Le film est à son meilleur dans la manière dont l’enquête se dissout sur la surface lisse de la campagne coréenne et du bel appartement de Ben, qui a déjà trouvé un successeur à Haemi : une jeune fille qui occasionne chez lui les mêmes bâillements ennuyés, et qu’il maquille au cours d’une séquence intrigante, déplaçant la focalisation sur le tueur potentiel qui reste pourtant tout du long en marge du récit, et constitue plus un signe mouvant qu’un personnage dont la subjectivité nous serait accessible.

Burning décrit le feu du désir, son écrasement sur les perspectives plates d’une campagne morne et d’une ville qui prévaut par son hermétisme : ce qui brûle sans trouver le moyen de se consumer, quête aussi vaine que la masturbation à laquelle Jongsu s’adonne pour combler le manque. Dommage que Lee Chang-dong soit fidèle à lui-même, et n’ait pu s’empêcher de tordre la nouvelle d’origine pour boucler la boucle par un finale sans grand intérêt.

par Hugo Paradis
mardi 22 mai 2018

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