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Cannes 2018

Un certain regard #1

LONG DAY’S JOURNEY INTO NIGHT de Bi Gan

Ce qui frappe, dans Long Day’s Journey Into Night (Diqiu zuihou de yewan, littéralement La Dernière Nuit du monde), c’est à quel point sa structure est similaire à celle de Kaili Blues. Une première partie, longue d’une heure environ, installe des personnages, des lieux et une forme de trame, mais que l’on suit difficilement parce qu’elle est faite d’ellipses temporelles et narratives, de scènes flottant de manière indéterminée au sein d’un récit noué de voix-off alanguies. La deuxième partie vient en réponse à cette fragmentation première du récit. Un plan-séquence long d’une quarantaine de minutes vient recoller les fragments épars du temps, mais également ceux de la narration. Dans Long Day’s Journey Into Night, ce plan-séquence s’articule principalement autour du personnage principal. Le plan lie là où la première partie opérait par déliaisons, images manquantes, créant comme une dépression au sein de l’histoire.

Un long tunnel sombre dans la nuit, le visage d’une femme qu’on interroge derrière le grillage de sa cellule, et qui occupe tout le cadre, des salles de cinéma où la fiction se joue des deux côtés de l’écran… L’éparpillement préalable des lieux, discontinus et impossibles à raccorder, de même que celui de la chronologie, est constitutif de ce cinéma, qui veut donner à voir comment se constitue un souvenir, un fantasme ou un rêve. On comprend que Hongwu, un tueur à gages, est à la recherche de Qiwen, qu’il aime mais qu’il a perdue. Femme évaporée ressuscitée par fragments, dialogues suspendus aux silences et aux non-dits. Est-elle partie dans l’espace, comme elle le lui promettait, mais sans l’emmener avec lui ? Hongwu a-t-il assassiné l’amant jaloux de Qiwen, obstacle à leur relation ? C’est ce que laisse à penser une séquence trop virtuose dans la salle de cinéma, où le tueur, un revolver pointé sur le siège de son rival assis devant lui, attend le coup de feu du film pour y conjuguer le sien et donner la possibilité à son propre récit amoureux de se déployer. L’image, trop apprêtée, convoque le cinéma de Wong Kar Wai et Hou Hsiao Hsien, où les espaces sont d’abord mentaux, et le passage de l’un à l’autre synonyme de rupture, d’une violence des affects. Mais cet enchaînement de séquences léchées, où l’on retrouve certains poncifs (un mafieux qui chante au karaoké, une voix off susurrant une poésie simpliste), agace plus qu’il n’émerveille. C’est la seconde partie qui, avec le plan-séquence désormais attaché aux films du cinéaste, en déploie finalement les promesses, depuis une salle de cinéma qui s’affirme alors bien comme le dernier refuge des rêves.

Lorsque Hongwu s’installe finalement dans un cinéma pour tuer le temps avant de se rendre à une performance où il espère revoir Qiwen, il enfile des lunettes 3D. Le signal est ainsi donné aux spectateurs, à qui l’on a distribué des lunettes à l’entrée de la salle, bien qu’un carton préalable au générique prévienne qu’il ne s’agit pas d’un film en 3D. Commence alors la seconde partie, plan séquence vertigineux qui nous emporte des veines souterraines d’une mine habitée par un enfant fantôme amateur de ping pong à une tyrolienne qui nous entraîne dans une ville-prison nocturne à l’ambiance éthérée. S’y côtoient amante en peine, mari fantôme refusant de l’emmener, voyous amateurs de billard et public alangui sur une place, attendant l’apparition sur une estrade de chanteuses parmi lesquelles se trouvera évidemment Qiwen. La chair du rêve est indistinguable de celle du réel. Une caméra portée par un drone suit Hongwu tandis qu’il descend sur la ville, avant de s’enfoncer dans ses ruelles sur plusieurs niveaux, attendant le jour, seule issue de ce monde des promesses oubliées, qui ne tient qu’à un fil. Le plan séquence dit cette fragilité dans de multiples scènes qui le mettent en danger : une partie de ping-pong qui conditionne la sortie de la mine, un coup de billard à ne pas rater sous peine de déclencher une bagarre…

La réussite du plan séquence de Bi Gan tient à sa respiration profonde, aux alternatives possibles que l’on ne cesse d’entrevoir ou d’imaginer. Pure frontière entre le réel et un théâtre de fantômes qui ne font que rejouer le monde des vivants avant la venue du jour, cette ville de l’ailleurs n’en finit pas de nous saisir au creux du long mouvement que déploie une caméra sur drone, déambulation libre qui emprunte jusqu’à la voie des airs. Libération des limitations spatio-temporelles même au coeur de l’unité du plan-séquence. Le temps, s’il s’y écoule à l’égal du nôtre, n’en reste pas moins un temps subjectif, capable de suspensions et ralentissements, manifestés par un feu de bengale qu’on retrouve plus tard à peine consumé. Quelque secondes sont délayées en plusieurs longues minutes, comme si dans cette torsion seulement pouvait advenir le couple formé par Luo Hongwu et Wan Qiwen, alors que la chambre se met à tournoyer autour de leur baiser, preuve de la plasticité ultime des rêves dont le monde est fait. C’était déjà l’enjeu de Kaili Blues : remonter le temps vers la promesse de retrouvailles, espoir finalement réalisé par le passage d’un train sur lequel un personnage avait dessiné, en sens inverse de la marche, une montre dont l’aiguille remontait alors follement à contresens.

Mais la puissance du plan-séquence de Long Day’s Journey Into Night ne fait que souligner l’inconsistance d’une première partie trop enfermée dans ses circonvolutions affectives. Le film perd peut-être de cette pesanteur salvatrice que conférait à Kaili Blues son ancrage dans notre monde, avec ses ruelles où l’on croisait et recroisait les habitants au fil de la soirée, tout en entrant ici et là dans une demeure pour en voir une coiffeuse au travail, ou un adolescent en proie au bizutage de ses camarades... Hongwu donne à Long Day’s Journey Into Night son itinéraire, fait de désirs de retour en arrière et d’oubli au profit d’une dimension purement onirique. Peut-être faudrait-il à Bi Gan, qui dans ce deuxième film explore avec le drone les confins possibles de la technique la plus contemporaine, mais en éprouve aussi les limites, la force de s’arracher au désir de plaire qui le retient encore.

par Hugo Paradis
mardi 22 mai 2018

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