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The Americans  de Joe Weisberg

Espions et épuisés

La première qualité de The Americans était sa modestie. Modestie des moyens et des effets, à l’heure des séries super-produites (de Game of Thrones à Westworld) et de celles qui, plus petites, en ont beaucoup fait pour se faire voir (d’Utopia à Legion). Modestie de télévision aussi : The Americans ne donnait jamais l’illusion d’être autre chose qu’une série télé, quand la tentation était forte de se donner l’ampleur, l’audace ou le sérieux du cinéma. Diffusée à partir de 2013, The Americans était d’emblée décalée sinon démodée par rapport à ce qu’était déjà devenu le paysage ou le marché de la série télé. Mais ce décalage était paradoxalement l’idéal pour une série se déroulant pendant les années 80, et maintenant tout au long de sa diffusion cet écart d’une bonne trentaine d’années avec son récit. L’idéal aussi pour une série dont les personnages n’avaient de cesse de se composer une image plus ordinaire, moins remarquable que ce que l’on pourrait imaginer, en complet décalage avec leur vie d’espions.

L’espion - James Bond mis à part - est en effet celui qui cherche à ce qu’on ne devine pas de quoi il est capable, celui dont le talent et par conséquent le destin sont d’autant plus extraordinaires qu’ils n’en n’ont pas l’air. C’est un professionnel de la double vie : concilier l’ordinaire et l’extraordinaire n’est pas pour lui un défi (comme ça l’est pour le gangster ou le tueur en série, le super-héros ou le président), mais un métier. The Americans ne montrait pas autre chose, filmait la modestie à l’œuvre plutôt que la confusion des rôles et des identités. Toujours capable de se reprendre, évitant de sortir de ses gonds autant que de briller, le Philip composé par Matthew Rhys se révélait pour cela le meilleur : d’une modestie semble-t-il infinie, presque vertigineux à force de se refuser à l’extraordinaire.

S’ils ont jonglé de plus en plus vite entre les rôles, Elisabeth et Philip ne s’y sont presque jamais perdus, n’ont jamais couru le risque de devenir fous, mais seulement celui de faire un burn-out. De saisons en saisons, The Americans gagnait en gravité à mesure que s’accumulait pour eux la fatigue. Fatigue de se donner et d’avoir l’air de rien, fatigue de l’ordinaire auquel, plus que tout autre, l’espion doit céder. On pourrait presque croire que, dans la saison 5, le métier en vient à faire horreur à Philip à cause de ce qu’il a précisément d’ordinaire. Certes, il s’agit de tromper, de menacer, de tuer ou, dans la saison 6, de démembrer le corps d’une collègue à la hache. Mais le plus pénible semble être l’aspect machinal de la chose. Philip se résout une fois encore à la tâche du boucher par conscience professionnelle, et s’en acquitte avec méthode entre deux voitures dans un parking souterrain, s’interrompant seulement lorsque quelqu’un passe. Les surgissements de violence se sont inscrits dans The Americans comme des incidents du quotidien dont ils ne perturbent pas le rythme, n’ont pas été forcément l’occasion de cliffhangers. La longue séquence dans laquelle, au début de la saison précédente, le couple accompagné d’acolytes déterrait le corps de William, pour obtenir un prélèvement du virus qui l’avait tué, était sous cet aspect impressionnante : lorsque le jeune Hans tombait dans le trou creusé et se coupait, Elizabeth, consciente qu’il ne pourrait s’en sortir, l’abattait aussitôt, mais la scène ne s’arrêtait pas là et laissait voir le groupe continuer le travail et enfouir, pelletée après pelletée, le corps du garçon avec celui de l’homme, sans cérémonie ni parole. La violence était d’autant plus forte que les personnages ne devaient pas s’y arrêter, qu’elle faisait par nécessité le lit de l’ordinaire, laissant les personnages abattus plutôt qu’en état de choc.

Exposés à la lassitude, Elizabeth et Philip l’étaient d’autant plus qu’ils se retrouvaient aussi confrontés à des drames plus évidemment ordinaires. Déguisés en alcoolique repentie ou en infirmière à domicile, en enquêteur du FBI pour les affaires internes ou en lobbyiste en voyage, Elizabeth et Philip observaient les ravages de la solitude, l’addiction et la maladie. A eux se confiaient les enfants orphelins ou laissés à eux-mêmes, les parents désespérés… Lorsque le couple découvrait, à la fin de la saison 5, la tentative de suicide du jeune Pasha, à laquelle ils avaient consciemment oeuvré, l’enjeu de la mission ne contrebalançait pas l’horreur de la scène, mais la redoublait. La vie sous couverture n’épargne pas de la violence ordinaire, mais y ramène sans cesse, autant de fois qu’il faut jouer un rôle. Par une suite de détours, l’espion retrouve des situations communes, affronte à travers les tensions internationales des drames que bien d’autres connaissent. Lorsque le couple doit abandonner Paige, dans la plus belle scène du dernier épisode, le passage de la frontière canadienne crée les conditions d’un suspense qui est aussi le prétexte d’un adieu pudique. De même pour Gabriel jetant, au milieu de la saison 5, un dernier regard à la statue du président au Lincoln Memorial : le mystérieux rendez-vous donné en ce lieu permettait au vieil homme de faire son au-revoir au pays. Dans un étonnant renversement de perspectives, armes secrètes, complots au sommet de l’état et affaires géopolitiques étaient dans The Americans autant de déguisements des drames personnels.

On comprend que la série ait fait une place à l’histoire vraie de l’officier soviétique qui, de garde dans un centre d’alerte, un soir de septembre 1983, décida de ne pas lancer l’alarme alors que les écrans devant lui indiquaient une attaque de missiles, et évita ainsi le déclenchement d’une guerre nucléaire entre les deux blocs. L’événement subissait dans la série une nouvelle réduction d’échelle lorsqu’Oleg le racontait à Tatiana au lit, comme une simple anecdote parlante. De cette manière de faire entrer l’enjeu historique dans la trame la plus commune, la dernière saison a fait en quelque sorte son principe, mettant en regard un traité de désarmement américano-soviétique avec les traites pour l’inscription du fils dans un lycée privé, l’écroulement de l’U.R.S.S. avec la faillite d’une agence de voyages. Sur ce point, bien sûr, la fatigue d’Elizabeth et Philip s’est identifiée à celle de l’époque : les dernières années du bloc soviétique étaient dans la série celles d’un monde épuisé - et non celles de la fin d’un monde. Car la série ne commet pas l’erreur de l’effet rétroactif, se termine avant la chute de l’empire, en 1987, sans faire aucune place aux images d’archive ou cartons de fin expliquant ce qui est venu après. The Americans ne s’intéressait d’ailleurs pas qu’à la fatigue, évidente, du côté soviétique. On dit dans la dernière saison que Reagan lui-même serait devenu sénile : les Etats-Unis donnent le change mais il n’est pas sûr qu’ils aillent mieux. Le soupçon vient même plusieurs fois, en voyant l’état de Stan Beeman, qu’ils sont eux aussi à bout. Les signes de l’époque - voitures d’alors, tubes du moment, émissions et retransmissions télé à ne pas manquer, tout nouveaux jeux vidéos ou mode plus étrange des séminaires EST - sont dans dans The Americans moins collectés que guettés, comme on guette les signes d’un mal qui progresse. Tout y résonne de façon peu rassurante, même ou surtout quand on ne se l’explique pas. La série n’a pas la vanité de montrer à des petits détails que les temps sont alors et comme toujours en train de changer. Elle invite seulement à penser, de manière plus étrange, que l’époque elle-même donne de vrais signes de fatigue. Peut-être les séries historiques sont-elles ainsi à leur meilleur quand elles laissent de côté les dynamiques de l’époque, et s’intéressent à sa fatigue : qu’on pense, au-delà de The Americans, à certains moments de Mad Men et surtout, en prise directe avec leur temps, à Horace and Pete, et bien sûr aux Soprano. Plutôt que de vérifier, dans l’époque, ce qui s’achève ou commence, on y observe, pas à pas, ce qui s’accuse et se creuse.

par Martial Pisani
dimanche 24 juin 2018

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