JPEG - 182.9 ko
spip_tete

Coupe du Monde 2018

Loin de Moscou

En 2010, Independencia avait publié cinq textes sur la Coupe du Monde qui se déroulait alors en Afrique du Sud, signés par Arnaud Macé. Vous pouvez retrouver le cinquième à cette adresse, publié sur le blog de la revue sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/collectif-independencia/blog/280610/la-remise-en-scene-coupe-du-monde-5

On n’apprend presque rien d’une cérémonie officielle. Rien, en tout cas, qui concerne le cinéma. C’est à peine si l’on y voit ou entend quelque chose : les bribes d’une chorégraphie qu’exécutent avec des ballons des danseuses sur lesquelles ne s’arrêtent même pas les caméras tournoyantes ou zoomantes d’un côté, la voix de Robbie Williams de l’autre, peinant à faire entendre le titre qui sonne comme un triste cri du cœur : « Let Me Entertain You ». Du commentaire non plus on ne pourrait vraiment rien dire : sur TF1, Grégoire Margotton avance, avant de se taire presque complètement, que la cérémonie est plus mondialisée que russisante. Il est vrai qu’avec le clip de présentation saluant un cosmonaute, un pianiste et des violonistes (manque au tableau le joueur d’échec), le concerto de Tchaïkovski joué en ouverture du gala et l’arrivée d’Aida Garifullina, soprano russe qui s’est déjà produite dans toute l’Europe (et a joué chez Stephen Frears), l’idée de la Russie proposée par le show est elle-même mondialisée.

Il y aurait sans doute plus à dire du commentaire fourni sur RT, mais il n’est peut-être pas de raison de se l’infliger. A peine a-t-on envie de souligner l’indécence qu’une telle mise en scène soit offerte à et par la Russie aujourd’hui, de juxtaposer le costume rouge de Robbie Williams et les feu déclenchés le soir même par des bombes incendiaires russes à l’ouest d’Alep, le grand « LOVE » dessinée par les danseurs sur la pelouse et la destruction par l’aviation russe, quatre jours avant, d’un hôpital pour enfants à Taftanaz, dans la région d’Idleb, ou encore Vladimir Poutine parlant de la force des principes humanistes avec la cinquantaine de civils morts une semaine avant à Zardana, toujours dans la région d’Idleb, après une frappe russe en deux temps… Le jeu serait à la fois indécent, infini et vain. Ce que l’on sait des campagnes militaires russes pèse peu sur notre envie de regarder le mondial, et la confrontation des images de la communication politique avec celles d’une extermination politique ne produit presque rien.

***

Deux jours avant la cérémonie d’ouverture du mondial, le collectif de cinéastes syriens Abounaddara Films partageait sur facebook et twitter [ici] un texte de Serge Daney publié en 1991, au début de la guerre du Golfe : “La guerre invisible” [ici]. Il y était question d’une télévision qui, parce qu’elle ne nous permet plus de se faire une idée de “l’autre” - celui contre qui “nous” menons la guerre - ne nous offre même plus, à proprement parler, d’image. D’une télévision qui, loin de montrer les populations touchées et les destructions, donne seulement à voir le spectacle abstrait des bombardements nocturnes, vus de loin.

Ce spectacle, selon Daney, ressemblait à un jeu vidéo. La remarque vaut toujours, même si le jeu s’est depuis perfectionné, à tel point que l’on peut confondre aujourd’hui les documents tournés par une armée avec d’impressionnantes simulations. Le ministère de la défense russe lui-même publiait en novembre dernier, en guise de preuves de son action contre Daesh, des captures d’écran tirées d’un jeu sorti d’un studio argentin, "AC-130 Gunship Simulator : Special Ops Squadron", tandis que, sur les chars déployés en Syrie, des GoPro étaient placées, enregistrant pour internet des walkthroughs vidéos de la guerre.

A cette continuité de la guerre américaine à la guerre russe s’en ajoute une autre, tout aussi évidente pour qui lit aujourd’hui le texte de Daney. Lorsque le critique évoque les sordides mises en scène de Saddam Hussein, cet “en face” volontiers archaïque qui n’offre, en réponse au spectacle déréalisé, qu’un spectacle plus rudimentaire, dont la violence doit attester de la réalité, c’est bien sûr Daesh qui vient à l’esprit. D’un côté, on use de la dernière technologie pour se permettre d’ignorer ; de l’autre, on en revient aux plus anciens moyens pour ne pas être ignorés. “[L]a culture arabe n’a d’image d’elle qu’à travers ceux (nous) qui la méprisent“ : la remarque de Daney soulignée par le collectif Abounaddara ne peut que nous renvoyer à cet “en face” archaïsant, pire des réponses au déficit d’images.

On ne peut cependant se contenter de cette alternative, de ces deux tristes spectacles en miroir. Vingt ans après le texte de Daney, en 2011, ont émergé du “sud arabe” des images bien plus réjouissantes, qui n’ont pas obéi pas à la logique du pouvoir : celles, justement, des révolutions. Des images qui ne sont venus ni de “nous” (de ce nous générique dont use Daney dans son texte, et renvoie au nord qui ignore le sud), ni pour ou contre nous. Les révolutions arabes ont montré que les peuples de ce sud ne se réduisaient ni à des victimes invisibles de guerres lointaines ni à des barbares de folklore terrifiant, et l’ont donné à voir.

Certes ces images, aussi nombreuses (on compte les vidéos par millions) que diverses (des manifestations de foules à l’inventaire des destructions, en passant par les banderoles et les graffitis, les portraits et les témoignages, les parodies et les dessins animés...), n’ont pu contrer l’image univoque privilégiée pour parler d’“en face”, celle du barbu tout en noir. Mais, quoi qu’en disent les complotistes en tous genres, il n’y a pas eu de guerre des images. Tout simplement parce que l’une et les autres ne jouaient pas dans la même catégorie. Le pouvoir de la communication a gagné la guerre de l’image mais les révolutionnaires ont fait bien autre chose : ils ont lutté avec les images. Plutôt de de chercher à emporter le morceau, ils ont multiplié les pièces à conviction, et voulu faire de cette multiplicité une force. Les révolutions arabes ont peut-être été les premières à compter sur les images plutôt que sur l’image, sur ce que les révolutionnaires ont vu plus que sur ce qu’ils ont renvoyé.

Reste encore à rendre justice à cet extraordinaire disparate, à se saisir de ce qui ne sert aucune propagande, à travailler la ressemblance et la dissemblance pour que ne se fixent pas les clichés, que les effets d’écho se poursuivent et produisent de nouvelles transformations. C’est possible : il suffit pour s’en convaincre de voir les films du collectif Abounaddara [ici].

***

Il n’y a pas lieu de s’étonner que le mondial en Russie invisibilise le peuple syrien. La propagande de paix relaie sur ce point la propagande de guerre, et dans un sens la parachève : il n’est même plus besoin d’imaginer les autres, et à fortiori de parler d’eux. C’est que le spectacle offert en ouverture de la coupe du monde en Russie et les images des bombardements en Syrie ne se confrontent pas, mais s’écartent mutuellement, et tant mieux. Quel que soit le vainqueur de la compétition, ou le parcours qu’y réussira l’équipe russe, cela ne concernera que de très loin ce qui se joue encore en Syrie, et en images.

par Martial Pisani
dimanche 24 juin 2018