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Coupe du Monde 2018

Critique de la lenteur

Du ralenti à la VAR

En 2010, Independencia avait publié cinq textes sur la Coupe du Monde qui se déroulait alors en Afrique du Sud, signés par Arnaud Macé. Vous pouvez retrouver le cinquième à cette adresse, publié sur le blog de la revue sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/collectif-independencia/blog/280610/la-remise-en-scene-coupe-du-monde-5

Les grands événements sportifs ont déjà été l’occasion pour Independencia de se pencher sur la mise en scène des retransmissions en direct, par exemple, de Roland-Garros (lire ICI). Nous n’avions pas manqué non plus de nous pencher sur un autre type de match, électoral celui-ci : la victoire de Jean-François Copé contre François Fillon lors du choix du président de l’UMP (lire ICI), qui semble déjà appartenir à la préhistoire. La coupe du monde de football 2018, qui se déroule actuellement en Russie, est une bonne opportunité de remettre une pièce dans la machine.

Les coupes du monde se suivent et se ressemblent peut-être, mais cette édition est aussi celle de l’innovation : l’assistance vidéo à l’arbitrage, ou VAR, fait son entrée dans la plus grande compétition internationale de football. L’outil est limité à quelques cas précis et ne peut être utilisé qu’à la demande de l’arbitre central : les fautes dans la surface de réparation, les positions de hors-jeu et les contacts violents seront particulièrement scrutés par les assistants, tous parqués dans des salles pleines d’écrans à Moscou.

Déjà en place, notamment dans le championnat italien et en France en coupe de la Ligue, la VAR charrie à chaque recours son lot de polémiques. Les arguments sont nombreux chez les critiques : ralentissement du jeu, restriction des émotions et des célébrations des buteurs, situations trop litigieuses, etc. Les défenseurs du nouvel outil campent sur leurs positions : moindre risque pour l’arbitre de se tromper, moins de place laissée aux contestations des décisions de l’ex-« homme en noir ».

Dès le début de la coupe du monde en Russie, les décisions prises par les arbitres ont été critiquées. Y avait-il vraiment faute sur Griezmann et Ronaldo contre l’Australie et l’Espagne ? La liberté d’interprétation de l’arbitre paraît encore trop grande : ce qui était un argument en faveur de la VAR se retourne contre elle. Si une telle liberté existe toujours, à quoi bon la vidéo ?

Il est évidemment tentant pour qui aime écrire et discuter des images de se révolter contre cette interrogation. Si interpréter les images ne sert à rien, à quoi bon écrire sur les matchs, ou sur les films ? Longtemps, Jean-Luc Godard a pensé que L’Equipe était le meilleur quotidien français pour la qualité de ses descriptions et analyses de rencontres sportives. Peut-être les critiques de cinéma et les journalistes sportifs gagneraient-ils d’ailleurs à se rencontrer plus souvent.

Les contradictions, chez les contempteurs comme chez les laudateurs de la vidéo, sont nombreuses. Il est troublant, en revanche, de n’entendre ni les uns ni les autres reconnaître que la VAR est d’une certaine manière l’aboutissement provisoire d’une petite histoire des retransmissions de matchs de football, qui débuterait avec l’apparition du ralenti.

Le jeu, pourtant, est de plus en plus rapide. Lionel Messi et Cristiano Ronaldo, qui ont gagné les dix derniers « Ballons d’or », en sont les preuves les plus frappantes. Difficile de suivre les dribbles du premier, tant la balle semble se confondre avec son pied, ce qui explique qu’il soit si difficile de la lui subtiliser sans commettre de faute. Quand il était plus jeune, le second était aussi un formidable dribbleur, capable de jouer au funambule le long de la ligne de touche ; désormais, ses remontées de terrain et ses appels dans la profondeur l’ont transformé en avant-centre exceptionnel, rapide et efficace. Les deux génies ont révolutionné le jeu, l’ont rendu plus spectaculaire, peut-être plus difficile à suivre aussi.

La rivalité entre les deux joueurs se double de discussions passionnées entre supporters mais surtout entre « experts » (consultants, anciens joueurs ou entraîneurs, agents de joueurs), qui désormais dominent les débats, reléguant les journalistes de la presse écrite, comme c’est le cas dans les autres domaines, en deuxième division. Cet appétit pour la vitesse extraordinaire qu’atteignent Messi et Ronaldo dans l’exécution de gestes aussi précis est contemporain du déclin de la relation entre l’image et l’écrit, qui faisait l’admiration de JLG pour L’Equipe.

Dans les différents talk-shows où il est question de football, à la radio comme à la télévision, les « experts » pestent chaque soir contre ces défenseurs insupportables qui ralentissent le jeu car ils ont du mal à ne pas faucher Messi et Ronaldo en pleine action. Le terme de « faute intelligente » pour qualifier un tacle irrégulier au milieu du terrain est désormais banni, tant on sait que les vedettes du FC Barcelone et du Real Madrid sont capables de commencer une chevauchée à 50 m du but pour la finir par un duel victorieux face au gardien adverse. C’était déjà le cas avant, Diego Maradona l’a suffisamment montré. Le discours, lui, n’est plus le même. Les destructeurs sont vilipendés car ils entravent les créateurs. Ce sont pourtant ces mêmes experts, souvent appelés à commenter les matchs pour éclairer le jeu de leur savoir en direct, qui demandent des ralentis à n’en plus finir, toujours plus précis, afin de mieux admirer tel passement de jambes ou double contact. Veulent-ils réellement que le spectateur puisse se repaître de ces merveilles techniques ? Faisons l’hypothèse qu’en réalité, ils n’ont pas eu le temps de voir. Ils réclament donc, en Russie actuellement, des ralentis au réalisateur, qui selon eux n’en fournit pas assez. Omar Da Fonseca lors d’Argentine-Islande et Rudi Garcia pendant Portugal-Espagne auront poussé l’exercice jusqu’à la caricature, râlant après chaque action ne faisant pas l’objet d’un ralenti.

C’est donc la première contradiction : le jeu est plus rapide, et ceux qui le ralentissent, par leurs fautes ou leurs touches de balle trop nombreuses, sont cloués au pilori par ceux-là mêmes qui réclament des images où l’on voit l’action à vitesse réduite. En Russie, il est exact qu’on observe un double phénomène : il y a beaucoup moins de ralentis et légèrement moins de plans de coupe ou de raccords dans l’axe permettant de voir un joueur de plus près, au détriment d’une vue plus large du jeu et des déplacements collectifs. On sait que les réalisateurs français ont une fâcheuse tendance à hacher les matchs et à multiplier les ralentis, les spectateurs hexagonaux ratant plus de 10 minutes de temps de jeu effectif quand ils sont devant leur télévision. En Allemagne, la tendance est à moins couper, à privilégier les plans larges : c’est une autre idée de la tactique collective qui est mise en avant, tandis qu’en France, c’est la technique individuelle qui est avantagée. Pour un exemple de match sublimement filmé et commenté, il faut voir et revoir Match retour du cinéaste roumain Corneliu Porumboiu (lire ICI un entretien avec le cinéaste), dont Football infini sort ces jours-ci.

Les réalisateurs du Mondial russe sont donc plutôt bien inspirés. Il faudrait peut-être voir là une autre mutation. Nous avions déjà évoqué le rôle du réalisateur dans la retransmission de rencontres sportives ICI, en évoquant Fred Godard et ses réalisations à Roland-Garros. Au football, l’arbitre est parfois – malheureusement de moins en moins souvent – qualifié de « directeur du jeu ». Difficile, en filant notre comparaison entre football et cinéma, de ne pas rapprocher l’arbitre-directeur du « director » américain. Nouvelle hypothèse : si les réalisateurs du Mondial diffusent moins de ralentis, c’est aussi parce qu’avec l’assistance vidéo, l’arbitre est maintenant le spectateur privilégié de ces images. Le ralenti, avec la VAR, trouve une nouvelle fonction ; l’arbitre aussi : il est le véritable metteur en scène du match, celui qui décide de sa dramaturgie, plus encore qu’auparavant. Il paraît contestable de dire que la VAR « tue » l’émotion : elle en crée aussi de nouvelles, plus complexes, différées.

Le ralenti était, avant la vidéo, la béquille des experts : il leur permettait d’adapter leur savoir à la vitesse d’un jeu devenu trop rapide. Désormais, il est un élément du scénario, de la mise en scène. Contre toute attente, il a acquis une forme de légitimité esthétique au détriment de son rôle de légitimation du savoir footballistique.

Le ralenti, au cinéma comme à la télévision, est autant un outil de manipulation du temps que de l’espace. Il permet, plus précisément, de faire du temps un espace à part entière, dans lequel le spectateur se déplace. Lors des retransmissions de matchs de football, il autorise le spectateur à entrer sur le terrain, à faire du temps suspendu l’occasion de fouler le rectangle vert. Ronaldo et Messi, par leur vitesse, transforment eux aussi l’espace : l’un crée des trouées gigantesques par ses accélérations fulgurantes, qui laissent sur place les adversaires autant que ses appels en profondeur ; l’autre imagine des espaces là où il n’y en a plus, passant par des trous de souris grâce à sa technique balle au pied. Messi est globalement plus apprécié des experts : coïncidence ou non, son jeu se prête également davantage au ralenti que celui de Ronaldo...

Défendre la VAR et critiquer le ralenti, c’est aussi réfléchir à ce que deviennent les images aujourd’hui sur les plates-formes de diffusion comme YouTube, dont les vidéos les plus vues sont constituées d’un mélange de montage frénétique et de ralentis incessants. Les vidéos qui compilent des actions de joueurs connus ne sont pas dépourvues de ces mêmes marques de fabrique.

Comment mieux voir le football ? C’est la seule question qui vaille. Devant sa télévision ou au stade ? Devant une télévision allemande, russe ou française ? Dans un stade anglais, espagnol ou italien ? Une chose est sûre : le ralenti a contribué à rendre ce sport plus spectaculaire, moins pour remplir des stades dont les plus pauvres sont désormais exclus, que pour vendre des abonnements. En même temps que l’OM augmente le prix de ses abonnements, les droits de diffusion de la Ligue 1 ont atteint un milliard d’euros, et pour s’abonner au bouquet permettant de voir chez soi les rencontres du championnat de France, il faudra débourser entre 5 et 10 euros de plus qu’auparavant.

par Aleksander Jousselin
dimanche 24 juin 2018

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