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High Flying Bird  de Steven Soderbergh

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7.6

Le lockout de 2011 en NBA, c’est-à-dire la grève patronale des dirigeants des clubs de la ligue de basket-ball nord-américaine, entamée afin d’obtenir de meilleures conditions financières pour les investisseurs au détriment notamment des joueurs et de leurs agents, a suscité à l’époque de nombreux commentaires extra-sportifs. C’est ainsi que la lecture raciale des événements s’est progressivement imposée au centre des débats, certains éditorialistes comparant le comportement des patrons de clubs blancs à l’égard de joueurs majoritairement noirs à celui des esclavagistes. Lors du lockout précédent en 1998, l’opinion publique et les commentateurs avaient préféré renvoyer dos-à-dos joueurs et dirigeants, conspués comme deux groupes de millionnaires jaloux l’un de l’autre et indécents.

On peut voir dans cette évolution à la fois un recul paradoxal de l’indignation morale face aux montants gagnés par les basketteurs, et l’affirmation d’une lecture peut-être plus fine des enjeux politiques du lockout, qui mêle race, classe, voire genre. Au terme de cette bataille, les conditions financières acceptées par les joueurs leur seront néanmoins moins favorables en 2011 qu’en 1998. C’est pourtant dans cette brèche politique ouverte en 2011, avant-dernière année du premier mandat d’Obama, que Steven Soderbergh choisit de s’installer. Ce n’est sans doute pas un hasard si la rédaction du scénario de High Flying Bird a été confiée à Tarell Alvin McCraney, l’auteur de la pièce de théâtre Moonlight, dont le film éponyme est l’adaptation, et qui évoque le parcours d’un Afro-américain tentant à la fois de s’émanciper de son destin social et de sa famille afin de vivre sereinement son homosexualité.

High Flying Bird commence au ras du sol. Longtemps, le film semble glisser sur la moquette de cabinets d’agents, d’appartements de joueurs, de couloirs où ne se négocie même plus une sortie de crise tant la grève paraît appelée à se poursuivre indéfiniment. Ray Burke est l’agent d’Erick Scott, qui doit entamer une carrière professionnelle en NBA chez les New York Knicks. Le lockout met en péril leurs revenus, d’autant plus qu’Erick a contracté un prêt dont il n’est plus sûr de pouvoir honorer les mensualités. Ray a beau avoir beaucoup de contacts et une réputation relativement solide, il ne sait pas comment sortir de la crise. Myra, l’avocate lesbienne du syndicat des joueurs, jouée par Sonja Sohn, la Shakima de The Wire, ne se veut pas beaucoup plus rassurante. C’est après une dispute d’Erick sur Twitter avec un joueur qui doit évoluer en même temps que lui chez les Knicks que tout commence à se dénouer (se nouer ?). Au cours d’une journée de promotion consacrée à un club du Bronx, Erick rencontre son rival et entame un un-contre-un avec lui, dont la diffusion en direct sur Facebook va donner une idée à son agent : conclure un accord avec un réseau social ou une plate-forme VOD comme Netflix (qui produit et distribue le film de Soderbergh) ou Hulu, son concurrent, afin de diffuser à prix d’or des un-contre-un et ainsi court-circuiter la NBA.

Le film ne décolle donc jamais, au sens premier du terme. On ne verra pas de match de basket, pratiquement aucun ballon. Le jeu se limite à ce qui semble être une rediffusion de matchs de la saison précédente sur des écrans dans des bars. Soderbergh repart de la base et fait remonter tous les enjeux du lockout à la surface en même temps. On restera donc assis sur des canapés, attablés à des bureaux, mais jamais suspendus au panier ou à un exploit d’une star de la NBA. C’est d’ailleurs au tapis que finissent la majorité des acteurs de cette crise, les patrons de clubs réagissant à l’offre saugrenue de Ray par un accord express avec les diffuseurs qui met un terme au lockout et leur fait la part belle, sur le plan financier.

Le point de vue de Soderbergh est sans doute un moyen de soulever les contradictions, de sonder les coulisses de cette contre-société que forme le monde de la NBA le temps de la grève patronale. L’idée que les joueurs, majoritairement afro-américains, sont traités comme des esclaves par leurs dirigeants ressurgit ainsi très régulièrement, offrant un running-gag : lorsque Ray ou Myra abordent le sujet en présence de l’entraîneur du club du Bronx, ils doivent s’en remettre au « Seigneur et à son peuple noir » pour obtenir le pardon. La phrase rituelle ne contient pourtant aucun élan lyrique et est toujours prononcée sur un ton neutre, Myra allant jusqu’à refuser de se prêter à ce jeu ridicule. Le film continue de regarder vers le bas, n’osant jamais lever les yeux vers un hypothétique sauveur, qu’il soit Dieu ou un génie de la balle qui mettrait tout le monde d’accord pour reprendre la saison. Les enjeux sont bassement financiers. Lorsqu’on entend la chanson High Flying Bird chantée par Richie Haven, dont les paroles comparent la liberté de l’oiseau volant dans les airs au sort malheureux du chanteur, c’est bien le contraste entre l’errance de Ray Burke, cloué au sol, et les hauteurs des buildings new-yorkais qui frappe.

C’est encore dans la petite salle du Bronx que l’on voit collée au mur une affiche en noir et blanc représentant un basketteur en plein dunk : « rise up », affirme le slogan. Or le film masque toutes les scènes qui pourraient offrir l’occasion d’un combat, ou à tout le moins d’une résistance effective. En effet, aucun des personnages n’envisage réellement de faire du lockout l’occasion de se battre pour une cause spécifique, celle des Noirs, du prolétariat de la NBA ou, dans le cas de Myra, celle d’une femme triplement dominée car lesbienne, noire et avocate des joueurs. C’est aussi en refusant d’enchaîner les rounds et en se présentant plutôt comme un fleuve tortueux mais paisible que High Flying Bird arrive à ne pas se scinder en plusieurs parties qui viendraient se succéder l’une à l’autre et traiter chaque domination séparément. La résistance est barrée par un slogan publicitaire qui semble autant appeler à sortir du quartier et à tenter sa chance (une idée que le sort d’Erick vient amèrement critiquer) qu’à reprendre les matchs le plus vite possible, donc à renoncer à se battre.

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On se demande souvent, en France, à qui comparer Macron. De Gaulle ? Giscard ? Regardons plutôt outre-Atlantique. High Flying Bird baigne dans l’hypocrisie, la supercherie et les espoirs déçus de l’ère Obama. C’est en entendant le mot « disrupted », importé en France par les équipes d’En Marche ! pendant la campagne présidentielle de 2017, qu’on songe au Président de la République, qui en tant que candidat aurait aimé laisser croire qu’il était une sorte d’Obama blanc, intéressé par le sort des minorités et de la diversité, prêt en même temps à bouleverser toutes les règles du compromis social. Il s’est finalement révélé trop français.

Ce sont les règles de la retransmission des matchs de la NBA que Ray Burke souhaite « disrupter ». Il passe en une scène du côté des travailleurs du sport à celui des pragmatiques : alors qu’il semble pris à son propre jeu à la fin du film parce qu’Erick a changé d’agent mais est resté au sein de la même agence juste après la fin du lockout, Ray laisse entendre, dans un tour de passe-passe savoureux, qu’il a tout organisé depuis le départ afin de conserver tous les espoirs de la NBA dans son agence. Le lockout n’aura été pour lui qu’une parenthèse, une manière de mettre à l’épreuve ses talents de persuasion. La négociation est pour lui ce qu’est un débat-marathon pour Emmanuel Macron : un divertissement utile.

L’art de la diversion est par ailleurs ce qui caractérise sans doute le mieux le cinéma de Soderbergh. High Flying Bird est à sa manière un remake de Logan Lucky, qui était lui-même une reprise d’Ocean’s Eleven. Le mouvement est peut-être dépourvu de logique : des classes moyennes qui partent à l’assaut des casinos jusqu’aux nouveaux riches qui se rebellent contre leurs maîtres blancs en passant par la classe ouvrière blanche qui dérobe les recettes d’une course automobile, l’histoire américaine que raconte Soderbergh est-elle moins cohérente que le trajet des personnages de Magic Mike XXL traversant des villes et des lieux emblématiques de l’histoire de la ségrégation ? Ces quatre films ont peut-être en commun leur manière de divertir : faire semblant d’être une nation en creusant le sillon de la classe, de la race et du genre.

C’est ainsi que des entretiens en noir et blanc avec de vraies vedettes de la NBA (Karl-Anthony Towns, Reggie Jackson et Donovan Mitchell) ponctuent le film : sans pathos ni exaltation, les joueurs évoquent les difficultés de la NBA, la cruauté des rapports sociaux et l’accomplissement que représente leur parcours. Là encore, on peut y voir une manière de rester sur terre, de ne surtout pas décoller, autant que de mettre en valeur l’art de la fiction que développe Ray Burke, dont l’esprit semble être capable d’avoir fomenté le lockout à lui tout seul. Soderbergh n’a peut-être pas encore réussi le casse du siècle, mais avec Ray, il s’en rapproche. N’oublions pas que Burke est joué par André Holland, le médecin noir de The Knick, disciple du protagoniste incarné par Clive Owen qui traverse ensuite en héros les trois derniers épisodes de la première saison où les Afro-Américains se révoltent, l’arrière-plan racial de la série remontant brusquement à la surface.

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La dernière scène du film se clôt sur une réplique de l’assistante de Ray, qui a une relation intime avec Erick : « tu devrais lire ce livre ». L’ouvrage qu’elle tient dans les mains semble retracer l’histoire du « black power » et des mouvements sociaux et politiques afro-américains des années 60 et 70. La révolution a échoué, comme souvent, mais Soderbergh n’a pas oublié de la rejouer comme farce. Maintenant, il est temps de (re)lire.

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P.S. : High Flying Bird nous a d’autant plus intéressé que nous y avons trouvé un écho avec une série publiée par Independencia en 2014 sur le tournoi de Roland-Garros, où nous évoquions déjà avec Thomas Fioretti, une fois les accords de retransmission des matchs par France Télévisions expirés, la possibilité que la finale soit diffusée par une multitude de chaînes YouTube.

par Aleksander Jousselin
mardi 19 mars 2019

High Flying Bird Steven Soderbergh

Scénario : Tarell Alvin McCraney

Avec : André Holland (Ray Burke) ; Melvin Gregg (Erick Scott) ; Kyle MacLachlan (David Seton) ; Sonja Sohn (Myra)

Sortie : 8 février 2019

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