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The Highwaymen  de John Lee Hancock

Gilet noir, chemise blanche

5.0

Lors de la campagne présidentielle de 2017 en France, le candidat Emmanuel Macron disait que la démocratie était, pour parler comme les startuppers, le meilleur système bottom-up (qui part de la base) au monde. En 2019, après 4 mois de mouvement des « Gilets Jaunes » français, l’étoile montante du Parti Démocrate américain, issue des Socialistes Démocrates d’Amérique, Alexandria Ocasio-Cortez, prend les manifestants qui défilent chaque samedi en exemple : la solution ne pourra être que bottom-up. Rien n’a changé, sinon que le vocabulaire de la start-up nation sonne moins faux quand il n’est pas dérobé par un candidat « libéral » français au langage ordinaire de la politique américaine.

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L’Amérique des années 1930 n’est précisément pas une start-up nation, et pour cause. John Lee Hancock, pourtant, souhaite changer de point de vue sur l’histoire à la fois si réelle et si mythique de Bonnie Parker et Clyde Barrow. Cette fois-ci, nous verrons cette odyssée tragique du côté des policiers. Ce sont en effet des Texas Rangers vétérans qui ont eu raison, en 1934, des deux amants. Comme Ocasio-Cortez fait étrangement écho à Emmanuel Macron (elle qui a commencé par du démarchage téléphonique pour Obama en 2008, président démocrate à qui on a voulu croire que le président français souhaitait tant ressembler), The Highwaymen sort à une date qui interroge sur la manière dont il pourrait, bien involontairement, parler plutôt mal que bien de la crise que traverse la France, et à travers elle, le monde entier.

Il y est question de violence politique et de violence policière. La seule réponse du film à ces questions est une forme de lâcheté : tantôt il incite à la compassion avec les victimes de la première, tantôt il a pitié des morts provoquées par la seconde. Il met de côté, non sans les montrer parfois avec insistance, ceux qui condamnent la police mais soutiennent Bonnie et Clyde. Parce que le réalisateur n’est visiblement pas familier de ce type d’interrogations, bien que son film les soulève inévitablement, John Lee Hancock ne se demande même pas ce qu’est la violence politique. Il est vrai qu’en France aussi, quand une historienne de gauche comme Mathilde Larrère déclare que la violence de ceux qui cassent des vitrines de banque et des distributeurs de billets est « politique », elle ne définit ni ce qu’elle entend par « violence », ni vraiment ce qu’elle considère comme « politique ». Tout au plus affirme-t-elle que ceux qui commettent ces actes peuvent les définir comme « politiques » parce qu’ils leur donnent un sens… politique.

Pour les sympathisants du parti présidentiel français, toute violence, qu’elle vise une grande banque ou de petits commerçants, des policiers ou le portrait d’Emmanuel Macron, ne saurait être qualifiée de politique, tout simplement parce qu’il n’y a pas selon eux d’actes politiques possibles autres que les discours du président. Il reste néanmoins curieux de confier comme Larrère un tel pouvoir aux mots, qui permettent de transformer n’importe quel acte violent en événement salutaire.

John Lee Hancock tente d’occuper le juste milieu. Kevin Costner incarne, dans le duo de Texas Rangers qu’il forme avec Woody Harrelson, le personnage qui réfléchit : à son couple, à la justice, à l’amitié. Le fruit de ses réflexions ne nous est jamais réellement montré, tant ces moments où Costner contemple l’horizon de sa cuisine ou des champs de blé du Midwest demeurent silencieux. Lorsqu’il rencontre le père de Clyde, Frank Hamer livre pourtant le fond de sa pensée : le fils du pauvre homme avait sûrement des intentions pures au départ mais, désormais, c’est un monstre qu’il ne faudra pas hésiter à tuer s’il ose résister à son arrestation. Le père acquiesce, déclare qu’il veut en finir avec cette histoire, même si son fils doit mourir. Le paradoxe est que précisément, le mot de la fin ne saurait être un mot, mais un meurtre commis par la police. Rien ne saurait donc, si l’on suit Larrère, le justifier. D’ailleurs, comme de tout le film, le spectateur n’entend ni la voix de Clyde ni celle de Bonnie, le tour est joué.

La violence de Bonnie et Clyde n’est politique qu’en pensée, même pas en mots. On sait qu’ils ont tué un pompiste mais on ne les verra exécuter que des représentants des forces de l’ordre. Le caractère politique de leurs actes reste théorique, et ce que l’on appelle, quand on se croit raisonnable, de la violence « gratuite », celle qui n’est donc pas « politique » comme dirait Larrère, n’est jamais montré. Il est évident alors que Hancock rabat l’une sur l’autre. Ce faisant, il affirme aussi que la violence policière ne saurait en aucun cas être politique. D’ailleurs, les Texas Rangers ne justifieront jamais leurs actes. Leurs paroles ont peu à voir avec les événements en cours, sinon avec quelques détails de l’enquête. Ils parlent davantage de leur quotidien, de la routine, ce qui contribue à renvoyer l’odyssée de Bonnie et Clyde à un road-movie hypothétique, parsemé de meurtres dénués de sens. En même temps, cela n’en donne aucun au vrai road-movie tragique qu’est The Highwaymen.

Si le film est plein de voitures, de courses-poursuites, de cartes et de trajets interminables, les personnages ne changent jamais. C’est peut-être là une définition de la tragédie pour le cinéaste : ses protagonistes foncent droit vers leur destin, sans que leur psychologie ou leurs manières de faire ne connaissent une quelconque modification.

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La tragédie réside aussi dans l’analogie : dans les premières scènes, la proximité des attitudes et des poses des Texas Rangers et du couple de fugitifs est frappante et soulignée à de multiples reprises. Même quand ils dérapent, lors d’une course-poursuite dans un champ, c’est de concert. Ce ballet vise moins à dire l’équivalence des actes dépourvus de signification dans chaque camp que leur destin commun : mourir en étant incapable de faire de sa mort l’aboutissement d’un engagement quelconque.

Si la population américaine ordinaire est mise de côté, ce n’est pas pour la classer définitivement à part, mais pour montrer que le cinéaste ne sait guère qu’en faire. Deux scènes se répondent à ce titre : dans l’une, on voit la foule se masser autour du véhicule de Bonnie et Clyde, empêchant ainsi les Texas Rangers de tirer sur eux et freinant la poursuite ; dans l’autre, les habitants tentent désespérément de toucher les corps criblés de balles du couple à travers les vitres ouvertes de la voiture dans laquelle ils sont morts.

Si la violence réelle des événements que le film tente de masquer a un sens, c’est donc dans ces deux scènes qu’il se trouve, et le « peuple » en aurait donc la clé. Que voit-on vraiment dans ces scènes ? La première apparaît moins comme une réaction politique que comme un attroupement autour de stars hollywoodiennes : paradoxe encore, Bonnie et Clyde sont joués par des acteurs de troisième zone, quand les personnages qu’incarnent Costner et Harrelson sont traités comme des pestiférés par la population. La deuxième scène relève d’un registre quasi-religieux, comme si toucher le corps des victimes revêtait une dimension métaphysique.

Pourquoi, dans ce cas, ne pas tourner et ne pas montrer la scène des enterrements respectifs de Bonnie et Clyde ? Peut-être parce que l’on y aurait entendu ce que ce film ni vraiment d’extrême-droite, ni vraiment centriste, refuse d’envisager : certains individus auraient donné un sens politique aux actes de leurs héros. Le langage, pour les « marcheurs » comme pour Hancock, mais aussi pour Larrère, est trop puissant. Le film aurait pu prendre le risque de se taire davantage : mauvais, il comble quand même le vide.

Quelque part, la mystique du peuple en politique rejoint celle du corps au cinéma. Les deux oublient parfois que même si le peuple est censé vivre d’émotions et d’affects, qu’il est fait de chair et d’os, il a aussi des yeux pour voir. The Highwaymen nous montre les corps de Bonnie et Clyde du point de vue de plusieurs individus qui composent la foule une fois que les autorités acceptent de les montrer au peuple. C’est évidemment un risque ; les passions populaires sont à double tranchant. Est-ce là le « moment populiste » du film ?

par Aleksander Jousselin
mercredi 8 mai 2019

The Highwaymen John Lee Hancock

Avec : Kevin Costner (Frank Hamer) ; Woody Harrelson (Maney Gault) ; Kathy Bates (Miriam "Ma" Ferguson) ; Kim Dickens (Gladys Hamer)

Scénario : John Fusco, Scott Franck, John Lee Hancock

Sortie : 29 mars 2019

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