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7e RENCONTRES EUROPÉENNES DU MOYEN MÉTRAGE, 21-26 AVRIL 2010, BRIVE

Brive 2010

L’ART DES RENCONTRES

« Ceci est notre héritage. »

Ce n’est pas encore Cannes, ce n’est pas encore le Sud de la France, ce n’est pas encore l’été : ici, à mi-chemin entre janvier et juillet, entre Paris et la Méditerranée, se tient pour la septième année le festival consacré aux films à mi-chemin entre le court et le long. Brive tire son nom du latin qui signifie pont. C’est cela : nous sommes entre deux rives, entre les 30 minutes maximum des courts-métrages, et les 60 minimum des longs.

JEUDI 22 AVRIL

Pour la première fois, le festival comporte une sélection européenne dans laquelle les productions françaises restent majoritaires (10) mais où l’Autriche (3 films), le Royaume-Uni et le Danemark (2 chacun) ainsi que les Pays-Bas, le Portugal, la Pologne et la Serbie sont représentés. La fiction reste majoritaire (10 films), les documentaires sont au nombre de 8 ; quelques films expérimentaux portent le nombre de films en compétition à 21. Le hasard a fait que la parité entre réalisateurs est parfaitement respectée : 11 femmes et 11 hommes figurent dans la sélection.

Ces films, quand et comment seront-ils distribués ? Le lauréat du Grand Prix profitera d’une diffusion en prime time, un samedi soir, sur CinéCinéma, tandis qu’Un Transport en commun, de Dyana Gaye, sortira le 16 juin à l’Action Christine. Mais les autres ? Ici le mot « commercial » n’a pas cours. Le réalisateur d’un moyen-métrage ne peut distribuer son film ni sur internet, ni en salles, et n’a donc pas besoin de chercher à le vendre, à le diffuser ailleurs qu’en festivals. On est ici hors de toute industrie, plus proche géographiquement et économiquement des spectacles vivants du festival d’Aurillac que des casinos cannois.
 
Coupons court aux considérations suscitées par la lecture du dossier de presse, le train arrive en gare et le choc thermique donne une impression de paradoxe temporel. De Paris à Brive, de la fin de l’hiver à la fin de l’été, en quatre heures. Le trouble ne s’arrête pas là : en assistant à trois séances en ce premier jour, ce sont sept moyens-métrages que j’aurai regardés. Impression d’avoir passé la journée à zapper entre des films dont je n’aurai jamais vu la fin. Les moyens-métrages ne fonctionnent cependant pas comme les épisodes des séries télé, avec lesquels ils partagent une durée commune. Ils vivent et meurent en moins de 60 minutes ; il va falloir s’y faire. Nicolas Pariser, réalisateur de l’un des rares films ayant su rendre naturel le format « moyen » et dont je reparlerai sûrement, a remarqué que la bibliothèque de Brive ressemble au County Hall de Retour vers le Futur. Coïncidence : c’est bien le rapport des films au temps qu’ils occupent qui est en jeu à Brive, où chacun devra résoudre le problème de ne pas se situer dans les limbes entre les formats connus.
 
Première séance en salle 3 du cinéma Rex, ouvert en 1936, dont les lettres rouges sur la façade blanche rêvent d’évoquer celles de son Grand homonyme, boulevard Poissonnière. Je file m’asseoir en bout de rangée, contre le mur, me coule dans le fauteuil, et disparais sous la surface des dossiers.
 

Monsieur l’Abbé, de Blandine Lenoir

Des sept films vus en cette première journée, un seul a semblé justifier sa durée, en dépit d’un scénario d’empilement de saynètes dont je suis cependant tenté de dire qu’aucune n’est superflue : Monsieur l’Abbé, de Blandine Lenoir. Pendant 36 minutes se succèdent des plans fixes dans lesquels les acteurs, face caméra, adressent à l’objectif le texte de lettres écrites à leur abbé par des dévots à l’époque de Bernanos et Mauriac. Il est question de sexualité, d’une sexualité nommée avec un effort maladroit oscillant entre le touchant, le ridicule et le scabreux. Celle-là s’inquiète de voir sa fille de 22 mois jouer avec son vagin, et tâche de l’en dissuader en lui affirmant que Dieu la voit. Celui-ci, une tasse de thé dans la main, raconte ses émois homosexuels. Celle-là réclame à l’abbé la permission de laisser un patient se masturber pour qu’il cesse de souiller ses draps pendant son sommeil.
Les plans fixes créent une image plate comme du papier à lettre, et les personnages s’adressent au spectateur, glissé dans les habits de l’homme de Dieu. Faut-il punir cet homme masturbateur ? Faut-il punir cet autre, excité à la vue des petits garçons ? L’attention et l’indulgence du spectateur-abbé semblent suivre les mouvements du cadre, tantôt rapproché des visages, tantôt éloigné. Le ton des lettres n’est pas sans évoquer Microfictions, recueil de textes de Régis Jauffret paru chez Gallimard en 2007, qui mime, à 500 reprises, la parole d’anonymes soudain possédés par le désir de mettre en mots la violence de leurs vies. L’écart entre la précision du texte dans le film de Lenoir et la banalité des dialogues dans la plupart des concurrents de l’après-midi est frappant.
L’image est soignée. Entre les plans de paroissiaux, toujours filmés dans des intérieurs évoquant leur claustration d’ignorants quant aux choses du sexe, sont intercalées des images qui renvoient à l’abbé : lumière sur un corps féminin débarrassé de préjugés, paysages et cours, jusqu’à ce que l’abbé soit lui aussi filmé en intérieur lorsqu’il prend la plume et s’interroge sur le dogme, rattrapé par les cloisonnements qu’impose son statut. Apparaît alors la reconstitution parfaite de L’Origine du Monde, de Gustave Courbet. Sauf qu’ici, le ventre se soulève. La femme respire. Cette survivance du scandale ainsi cristallisé à l’époque de Courbet réapparaît à la fin du film, lorsqu’un carton indique : « Ceci est notre héritage ». L’Origine du Monde n’est pas le cliché figé qu’expose Orsay. Non seulement fait-il toujours scandale, mais il est le symbole d’une société jetée à corps et à travers dans la pornographie et ses avatars, en pure réaction à l’héritage étouffant de tabous encore actifs moins d’un siècle avant nous. Notons enfin les prestation de Sterenn Guirriec, formée à Florent et employée ici dans le rôle d’une Agnès moliéresque s’inquiétant d’avoir pu tomber enceinte par un simple baiser langoureux ; ou celle de Florence Loiret-Caille, comique et ironique, après son rôle dans La Dame de Trèfle, derrière son accoutrement de bigote.
Je ne ressors pas avec l’impression d’avoir assisté à un film présenté au festival pour être encouragé, ce qui est l’impression dominante au terme de la plupart des projections. Il faut dire que Blandine Lenoir en est à son septième court-métrage.

Monsieur l’Abbé constituait le troisième volet de l’unique séance composée de trois films. Avant lui, en première position, venait Chanson d’amour et de bonne santé, du portugais Joao Nicolau, sous l’influence marquée de Manoel de Oliveira. Beau moment : un serrurier vaguement autiste, magnifiquement cadré par un steadycamer inspiré, se tient debout face à un miroir, aux côtés de la singulière jeune fille qui l’a séduit. Entre eux, un espace dans le miroir : c’est que la caméra ne doit pas s’y refléter. Celle-ci s’approche du trou sans reflet, les personnages réels disparaissent, il n’en reste que les reflets sur les côtés puis, soudain, le personnage réapparaît dans le cadre, ayant fait un pas vers l’autre. Débarrassé de son reflet, libéré de l’image de lui-même, simplement filmé par la caméra, qui recule à nouveau.
En deuxième position venait Burning Palace, film expérimental autrichien. C’est l’un de ces films où la référence à David Lynch est si appuyée qu’on ne sait qu’en dire, sinon que le générique de fin, avec sa douce musique jazzy, irrite plus que tous les cris et les gesticulations qui l’ont précédé. Après 32 minutes pendant lesquelles les habitants d’un hôtel où tout, du scénario au corps humain, est disloqué, comme réduit en cendres, une agréable mélodie vient signifier au spectateur que les réalisateurs de ce film sont normaux, que tout était normal dans ce qui a été montré, qu’il n’y a pas à s’en inquiéter ni à le trouver bizarre. L’effet est un peu gros. L’inéluctable normalité est un des motifs récurrents de la sélection, j’y reviendrai.
Vu ce premier jour : Yoshido (Les Autres Vies), suite du film ayant remporté le Grand Prix l’an passé, Une Vie Lointaine. Ancien étudiant du Fresnoy, Sébastien Betbeder est l’un des meilleurs espoirs du cinéma français. Il faudrait le défendre. Ce sera pour la prochaine fois. Il reprend ici son personnage de réalisateur japonais sur le point de mourir et désirant aujourd’hui achever l’œuvre de sa vie. Film-dans-le-film, noir et blanc, cadrages serrés, regard perdu des comédiens récitant leur texte (« Tu veux savoir ce que j’ai fait le soir où tu m’as quitté ? […] J’ai passé la nuit aux Buttes Chaumont. ») : rien, ou trop peu, ne suffit à soutenir la belle idée d’avoir voulu raconter une histoire dans le désordre, ou celle d’avoir placé des caméras là où le réalisateur fictif n’en place pas, ajoutant de la couleur là où les personnages ne voyaient que des acteurs en noir et blanc. Le réflexe de la conversation en champ/contre-champ est tel que le monteur ne se donne même plus la peine d’un plan d’ensemble pour situer les interlocuteurs dans le décor. Le champ/contre-champ est un fléau en festival. Détail agaçant parce qu’omniprésent. A peine amorcé, s’il ne cesse pas avant que quatre ou cinq plans aient dialogué, il devient lourd.
 

Yoshido (Sébastien Betbeder)

A 21h30, Laurent Levesque, compositeur sur Amen de Costa-Gavras, Les Poupées Russes de Klapisch, et Les Plages d’Agnès de Varda, s’assoit au piano (c’est un trois-quarts de queue Steinway) et accompagne trois films, projetés sur un écran gonflable par un énorme projecteur dont le crépitement des images s’étend sur toute la place du Civoire. Au programme : Entracte, de René Clair, où les poursuivants d’un cercueil volage courent au ralenti en se retenant de rire ; Broadway by Light, premier film de William Klein, où les enseignes de Broadway, filmées par fragments, constituent une mosaïque à la Resnais ; et Un Moment de Silence, de Johan van der Keuken. Ce dernier remporte le plus de succès auprès des critiques dont je fais peu à peu la connaissance, et avec qui je passerai les jours à venir. S’il séduit autant, c’est par le calme et la sérénité qui se dégagent des visages souriants que l’on y croise, d’un feu absurde allumé par un clochard au pied d’un monticule non-identifié, du montage qui fait disparaître un enfant en pull rouge d’une berge pour le déposer quelques mètres derrière… L’accompagnement musical fut en revanche meilleur sur Broadway by Light, plus atonal, avec une partie jouée à même les cordes du piano, en pizzicato.
La première partie d’Entracte montre les plans d’une danseuse étoile filmée par dessous, à travers une glace, au ralenti. Je retrouve avec étonnement cette fascination pour la danse classique filmée, découverte en février avec le monumental documentaire de Wiseman sur le ballet de Paris. Klapisch en sort un autre bientôt, genre de bonus à son prédécesseur consacré à Aurélie Dupont. Une vogue des films de ballet à laquelle contribuent la réédition par Scorsese des Chaussons Rouges, son descendant Tetro, et cette danseuse, sur la place de Brive, se dessinerait-elle ? René Clair se décide enfin à filmer les mains de la ballerine. Puis son visage. Barbu. C’est un homme.
 
Premier soir. Il y a une fête à chaque coin de rue, et je rentre à l’hôtel sous un crachin aux côtés de Laurent Levesque. Brive est une petite ville organisée selon un plan radioconcentrique : l’église au centre, le reste autour, un périphérique reliant les branches de l’étoile. Du restaurant aux murs couverts d’autographes (fleuron : Juliette Gréco, qui s’est régalée aussi), nous retrouvons vite notre chemin.

VENDREDI 23 AVRIL

 
« Je ne le fais pas contre nous, je le fais pour nous. Tu comprends ? »
 
Le deuxième jour est passé et j’ai vu la moitié de la sélection. Plongé dans les images, mon corps réduit à ses quelques gesticulations en fauteuil rouge, j’en oubliais toute notion de fatigue physique. Qui se rappelle à moi, maintenant.
10h30, 13h, 15h, 17h, 20h, 22h. Il y a six rendez-vous chaque jour. Vendredi, le premier est une conférence en bibliothèque municipale. Myriam Aziza, Myriam Marton et Sophie Bredier parlent de la co-écriture de leur dernier film, La Robe du Soir, jusqu’aux douze coups de midi (et la fermeture de la bibliothèque). Le conférencier improvisé, Frédéric Brouquère de www.scenaristes.biz, voudrait parler chiffres, les auteurs expliquent leur peu d’enthousiasme pour la chose. A ma gauche, au bureau de la bibliothécaire, le code barre des livres en train d’être empruntés produit un bip bip régulier assez pittoresque. Parlons écriture. Le cinéma est l’art des rencontres. L’art aussi de déjouer les mauvaises : si certains films sont ratés, c’est qu’à un point de la création quelqu’un n’a pas osé dire à un autre qu’il ne lui correspondait pas. Le festival de Brive met en œuvre cet art de la rencontre.


Les Nuits de la pleine lune (Eric Rohmer)

Pour le moment toutefois, 13h ont sonné à l’église du centre de Brive, et c’est seul que je me rends aux Nuit de la Pleine Lune, dans le cadre de la rétrospective Rohmer, qui est né à Tulle, une poignée de kilomètres au nord-est de Brive. Devant Pascale Ogier, Fabrice Luchini et Tcheky Karyo, je pense à Eyes Wide Shut, à Closer, pour ces longues scènes d’explication entre amants, sans musique, sans travellings, qui n’en demeurent pas moins parfaitement captivantes. « Trompe ton mec si ça te chante, mais ne le trompe pas avec des mecs qui sont pire que lui… Trompe-le avec moi. » La salle s’esclaffe. Le problème : on ne devrait pas commencer une journée de festival par un film aussi réussi.
Car Rohmer aurait pu tenir un moyen métrage sans budget, sans décor. Le film aurait reposé sur la seule charpente du scénario, cela aurait suffi. Montparnasse, de Mickaël Hers, apparaît comme une coquille vide, la tentative de construire quelque chose sur un texte qui, à trop se vouloir creux pour signifier l’absurde, ne supporte rien. L’attention du spectateur s’effondre. Il s’agit pourtant du prix Jean Vigo 2009. On sent la tentation de transfigurer un réel de documentaire – le quartier de Montparnasse – et d’y ajouter le comportement merveilleux de personnages fictifs. Mais ces personnages bavassent. Le fantôme de la paresse imaginative rôde… Et fait parler la poignée de parisiens du film comme vous et moi un jour de petite forme, de faible enthousiasme. Souvent, que ce soit dans Anvers, dans Yoshido ou dans Montparnasse, les personnages parlent trop. On a affaire à des courts-métrages qui prennent leur temps plus qu’à des longs condensés. Ainsi les plans durent-ils régulièrement plus longtemps qu’ils ne le devraient. Le montage excède l’action. Toujours revient le silence, l’attente du public. On regarde ces gens – pauvres souvent : Chanson d’amour et de santé, It’s Nick’s birthday, surtout le diptyque Anvers/Elephant Skin (Pays-Bas/Autriche) – agir pour le plan, puis cesser d’agir, et ne rien faire. Jusqu’au plan suivant dont l’action se dégage lentement. On est loin d’Hollywood à Brive : on ne parle ni films commerciaux, ni films d’action. Alors, on attend. On écoute. Certains dialogues sont oubliés sitôt proférés. Avec Montparnasse, l’overdose de champ/contre-champ pointe le bout de son nez. Tic-tac, tic-tac ; champ-contre-champ, champ-contre-champ, encore et toujours. Comme à l’école. Cela se prend très au sérieux. On ne prend guère le risque de ne pas faire selon les règles, qu’il s’agisse de documentaires ou de fictions. Depuis Monsieur l’Abbé, j’ai très peu souri dans les salles, mais il aurait suffi d’un seul film de la rétrospective Powell pour rééquilibrer la balance : les inédits Lazybones et The Phantom Light (1935 tous les deux), sans être des chefs-d’œuvre, comportent ce qu’il faut de comédie pour ne pas faire du festival de Brive un festival aussi sérieux que certains films de la compétition.
 
Mein Stern, de Valeska Grisebach.
 
Avant Powell, je tente le cycle consacré au jeune cinéma allemand et vais voir Mein Stern, film de fin d’études signé Valeska Grisebach, tourné en 2001 à Berlin et curieusement classé dans la catégorie « fiction documentaire » sur le programme. On y suit quelques adolescents dans leur découverte émerveillée du contact physique aussitôt confondu en amour fou, à la fois par mimétisme, par ennui, par envie… Ces caresses maladroites du lobe de l’oreille, ces silences tendus entrecoupés de mots d’amour démesurés, ces stickers Jurassic Park sur la tête de lit où l’on fait l’amour, on les avait déjà croisés, sinon dans notre passé fantasmé, dans Les Beaux Gosses de Riad Sattouf. Une décennie plus tôt, juste avant que l’adolescence ne se convertisse au socio-virtuel (la pellicule n’a pas volé les poussières qui la parsèment, Mein Stern est bien un document historique), Grisebach donne moins dans le sarcasme que Sattouf, évoquant plutôt l’ironie de Shakespeare qui donna 14 ans aux héros de Roméo et Juliette. Nulle tragédie ici, seulement les coups bas de la rupture et de l’infidélité, rachetés dans un silence souvent accompagné d’un mur en crépi au fond du plan, d’un sweat Nike gris, d’un mur carrelé ; les personnages sont malheureux mais, à l’image du canard dans It’s Nick’s Birthday de Graeme Cole, ils n’ont pas les muscles nécessaires pour exprimer leur malheur ou leur joie, et restent d’une douce impassibilité.
 
Dans une file d’attente, j’échange quelques mots avec Héléna Cisterne. Elle est assistante décoratrice : l’influence d’un frère réalisateur et d’un père carreleur. Nous parlons des studios d’Epinay qu’a fait fermer Besson en les privant de son dernier tournage. De l’ennui de travailler dans le hangar des studios de Bry-sur-Marne. Du prochain Bernard Nemes, avec Fred Testot. Les Cisterne sont une famille briviste importante pour le festival : Maguy, la mère d’Héléna, en est la secrétaire générale. Conseillère en communication et mère d’Hélier Cisterne, lui-même réalisateur de courts-métrages réussis, elle est la belle-mère de Katell Quilleveré, présente cette année à la Quinzaine des Réalisateurs pour Un Poison Violent - et co-fondatrice du festival avec Sébastien Bailly.
Ce deuxième jour, c’est aussi la rencontre du jury (voir interview). Richard Madjarev, Sabrina Seyvecou, Cédric Walter (je rencontrerai Arnaud Fleurent-Didier, le quatrième homme, après la cérémonie de clôture). Plus le festival est petit, plus les rencontres coulent de source. Le cinéma du festival possède un accès plutôt réduit : entrer dans les salles ne peut se faire sans le passage sur un tapis rouge où croiser tous les invités, jeune réalisatrice belge ou critique du Monde envisageant pour la première année de caler quelques signes sur Brive dans les feuillets du quotidien (édition du lundi 26 avril). Vient le soir : le restaurant. Avec cette même simplicité béate qui fait dire que « ben, on mange bien » à ceux qu’on interroge sur les avantages de Brive, je ne peux que dire à quel point j’y étais bien, à quel point tous les journalistes étaient détendus – tout sauf journalistes : visiteurs, gourmets, amis. Une tablée de critiques qui s’apprêtait à célébrer, le lendemain, un maître : Skorecki.
Je les écoute se demander ce qu’ils raconteront de Brive. S’attarder sur les films, comme je l’ai fait, est dans leur cas peine perdue, du fait de la faible diffusion des films mais aussi des contraintes de longueur liées à la presse papier. Avec Benoît Basirico (de www.cinezik.fr), je suis le seul envoyé d’un site internet. Autour d’Independencia, ce soir-là au Boulevard : les Inrocks, le Monde, Traffic, Brazil. Christophe, de Brazil, parlera plutôt des rétrospectives, je crois. Celle que le festival consacre à Michael Powell rencontre un vrai succès, même si le gros de la fréquentation se fait dans les salles des films en compétition.

SAMEDI 24 AVRIL

 
« Je pense que je suis un emmerdeur. »
 
Il y a un astérisque dans le ciel, trois avions qui se sont croisés. Le trafic aérien, qui se remet en place depuis le nuage islandais, trace des figures inédites.
 
Le festival de Brive a la particularité de se consacrer à un format que le grand public ne connaît guère, qu’il n’a pas vraiment l’occasion de fréquenter, auquel il n’a pas non plus l’occasion de s’intéresser. Conséquence : le public est constitué de cinéphiles ; d’élèves en option cinéma des lycées d’Angoulême et de Brive, d’hommes et de femmes du métier, de critiques. Centralisés autour de Karine Durance, Rauger du Monde, Goldberg des Inrocks, Lemaire de Brazil, Guérin de Traffic, votre serviteur d’Independencia, ainsi que d’autres plus épisodiques (Arquillère pour A Nous Paris, Lepastier pour La Revue, Basirico pour Cinezik, Levieux pour L’Humanité) se retrouvent, pendant les étroites pauses, autour des tables métalliques déjà brûlantes de la petite cour du Rex, devant une tartine de guacamole aux petits cubes de bœuf.

Au restaurant, hier, j’ai vu Skorecki et Rauger parler cinéma. Libé et Le Monde ? Non, la vérité c’est que Skorecki n’est plus à Libé depuis longtemps et que Rauger représente peut-être davantage la Cinémathèque. Seule Levieux semble encore proche du journal qui l’emploie. La plupart des journaux ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient, et ils payent mal. Je n’apprends rien à personne, mais je continue d’interroger, on ne sait jamais : « Est-ce que vous en vivez ? ». Une notule aux Inrocks rapporte autant qu’à La Revue, 45 euros. Pour vivre de cette forme-là de transmission culturelle, il faudrait truster toute une revue, l’écrire soi-même, de la une au quatrième de couverture, ce qui avait été le cas de La Revue en novembre 2003. Boutade à mon adresse de Bruno Deloye, co-directeur de CinéCinéma : « Bien-sûr qu’il est optimiste, il veut se lancer dans la critique. » Optimiste, oui. Pour une tablée de cinéphiles sortis de Paris et momentanément du monologue intérieur qui les fait écrire, penser et comprendre les films, oui. Entre la désincarnation du Monde et de Libé et la désagrégation des Inrocks et de La Revue, j’ai l’impression d’arriver après la bataille ; but I’m not missing the comfort in being sad : le mal du siècle m’est servi sur un plateau chauffé au soleil. A côté, Nicolas Rayboubet, gérant du Kosmos (salle art et essai à Fontenay-sous-Bois) enregistre tout ça en DV.
De quoi parlaient Rauger et Skorecki, à table ? Du succès immense de films que, chose nouvelle, personne ne semble aimer (Adèle Blanc-Sec, Les Bronzés 3). L’interview de Sébastien et de Vanja a été faite ce midi ; à la fin nous parlons des raisons pour lesquelles les films de notre jeunesse semblent toujours meilleurs que ceux de l’âge mûr. Plus que la théorie de la madeleine de Proust, je pense que cet attachement est lié au fait qu’étant jeune, nous avons moins de scrupules, dans le feu de notre passion, à regarder le même film cinq, dix fois. Plus tard, cela s’estompe, on sait mieux la nécessité de découvrir ce qu’il faut connaître, on se permet moins de retourner en terres déjà explorées. Combien de fois dans une vie aura-t-on vu un film aimé ? Les films regardés cinq, dix fois dans l’enfance resteront toujours plus profondément inscrits dans la mémoire, plus près du cœur. Aimer trop de films, c’est le boulot des critiques, comme il est dit dans cette pomme de la discorde d’interview que vous pouvez encore retrouver ici. C’est surtout le boulot des jeunes. Mais, tant que j’y pense, les moyens-métrages présentés à Brive s’aiment-ils eux-mêmes ? Pas sûr. Certains d’entre eux sont d’une grande monotonie. Lorsque l’on présente un film à un producteur, il faut un scénario et une note d’intention ; la note d’intention constitue une sorte d’autocritique du film qui amène l’auteur à intellectualiser ses idées et ses intuitions longtemps avant le fatidique passage à la réalisation. Certains films sont dévorés par leur note d’intention et se retrouvent avec un univers poétique plutôt bancal (Yoshido), d’autres ne sont que note d’intention. En écrire une bonne critique serait d’une facilité déconcertante : ces films ont été créés à partir de leur critique idéale. Et en écrire une mauvaise serait inutile. Conclusion ? Ces films ont leur place en festival : ils sont vus, ce qui est précieux, puis oubliés. Le film d’Antoine Parouty a reçu le prix du public. C’est parfait. Il n’a besoin de rien de plus. Le festival a rempli son office.
Un film dévoré par sa note d’intention vaut-il mieux que ceux où règne le souci de l’originalité à tout prix ? C’était l’un des points du débat de ce matin entre Axelle Ropert et Pierre Léon, à la bibliothèque. Derrière moi, Skorecki prend le micro. Enfin, je le demande à une stagiaire, Lisa, qui le lui apporte. Se comporter en disciple tient du réflexe. Bref. Skorecki commence.
« Il y a un mot que vous employez trop souvent… »
Profond ? Mystérieux ? Français ?
« …c’est le mot cinéma. »
Il explique ensuite qu’un film dont l’étincelle initiale tient à un désir d’originalité cinématographique est perdu, comme le sont la plupart des films actuels. C’est louable, mais cela conduit à certains films qui ne se sont pas posé la question de leur originalité. J’ai une caméra, j’ai un sentiment, je le filme. C’est le symptôme Femis. Or la sélection comporte deux films de fin d’études à la Femis : Mon Père s’appelle Zoltàn (Agnès Szabo, ingénieuse du son) et Que sera mon souvenir quand tu n’y penseras plus (Pauline Gaillard, monteuse). Parent perdu, amour perdu, quête, rédemption, musique minimaliste et mélancolie. Deux archétypes.
 
Originalité de Brive : la compétition européenne exclut, pendant quatre jours, toute référence au cinéma américain. C’est au début désorientant, puis l’on s’y habitue. Hollywood revient discrètement lorsque le concert d’Arnaud Fleurent-Didier s’ouvre sur le sample d’Elliott Goldentahl passé en boucle lors du braquage anthologique de Heat.
Excellent concert. Un bonheur. Pour d’obscures raisons, le journal local s’acharne à regretter que la salle ne se soit pas mise à taper des pieds et des mains. C’était oublier que la salle n’était pas une scène de concert, mais de cinéma, et le show de Fleurent-Didier accompagné de ses nymphettes, Dorothée aux claviers et Milo à la basse, était un moment de film. Derrière lui défilaient des images de guerre, des mots comme dans les bandes-annonce de Godard, des tunnels. Le public regardait, écoutait, se laissait porter. Le rappel a été court, l’habitude prise peut-être de rallumer les lumières dès la fin du générique après les films. J’en aurais voulu plus, tout le monde en aurait voulu plus, et rester sous la couverture chaleureuse de ce samedi soir, patchwork d’humour sincère et de calme à la Wes Anderson – Arnaud F-D voudrait que ses parents aient quelque chose de grand à raconter, mais présent et passé restent imperméables ; il n’apprend rien ni de l’Occupation ni de mai 68, où sa grand-mère n’était pas là, « moi non plus », pada, pada ; pada, pada. Cela me rappelle ce qu’il y avait de mieux dans le film d’Agnès Szabo : en quête de souvenirs de son père, elle ne tombait que sur de vieilles dames incapables de se rappeler quoi que ce soit, aussitôt confondues en excuses. Chez Fleurent-Didier, on peut réinventer, se projeter dans l’imagerie sixties de son affiche, avec puérilité, avec optimisme. « Je vais au cinéma, pour voir n’importe quoi » ; refrain repris par quelques critiques à la sortie.
 
DIMANCHE 25 AVRIL
 
« Je te vois bien dans le rôle de Michel Ciment. »

 
Petit débat grindhouse ce matin, les techniciens mal réveillés devant composer avec micros, DVD et spots qui ne marchaient pas comme il aurait fallu. Il était question de l’emploi de la musique dans trois films en compétition : le Dyana Gaye, Yoshido, et It’s Nick’s Birthday, Graeme Cole, Angleterre. Hollywood, discrètement, à nouveau : Basirico situe, à juste titre, les scènes chantées d’Un Transport en Commun, de Dyana Gaye, entre Grease et Les Demoiselles de Rochefort. Il en résulte l’un des meilleurs films de la compétition, chose aisément repérable ne serait-ce qu’au vu des deux extraits musicaux diffusés, où des berceuses filmées à l’épaule en terrain vague racontent l’absence, dans la vie de la chanteuse, du danseur qui lui fait pourtant face ; où trois jeunes femmes à l’avant d’une voiture jouent les chœurs d’un duo amoureux sur la banquette arrière, versant plus dans un humour à la Jacques Demy que dans l’émotion nue des moments chantés dans les Christophe Honoré. J’aime bien le film anglais, pas suffisamment pourtant pour m’étendre sur sa proximité avec Gondry et sa bonne idée de filmer l’âge adulte en Super 16, comme s’il s’agissait de l’enfance.
13h, retour à la compétition, délaissée la veille pour Powell et Skorecki. Des rêves pour l’hiver. Le film d’Antoine Parouty, réalisateur briviste, pourrait devenir célèbre pour les deux plans consacrés à des fragments d’âne flou dans la nuit, vers la fin d’un récit centré sur des adolescents partis chanter du hard-rock dans une maison de campagne en Corrèze. Comme pour quelques autres films de la compétition, on a le sentiment étrange que les films sont en représentation, spécialement pour le festival. Que, sachant qu’ils ne seront ni distribués ni diffusés, ils ont été construits dans la perspective d’être regardés par un public tranquille, venu regarder des films, pas des histoires, à un tarif de festival.
C’est pourquoi la plupart des fictions n’en sont pas, ou plutôt, correspondent au comportement normal de gens normaux. La plupart des scénaristes, enfin en possession de leur budget, ont semblé mettre un point d’honneur à ne surtout pas se comporter de manière excentrique. Exemple typique : Montparnasse. Etrange prix Jean Vigo. Différence entre le marivaudage des adultes de Montparnasse et celui des adolescents de Mein Stern : dans ce dernier, le malaise des acteurs face à la caméra est consubstantiel de celui qu’éprouvent les personnages face au regard de l’être aimé. Dans Montparnasse, on n’a jamais affaire qu’à des adultes jouant des adultes au comportement d’adolescent, le décalage n’est pas pris en compte ; pire, il est pris au sérieux.
Dans ces films en représentation, on a l’impression d’entendre avant chaque plan le réalisateur crier « action ! ». Ils ne montrent pas ce que contient leur cadre : les plans sont des images de plans. Les plans montrent des plans. Et souvent ceux-ci durent trop longtemps, comme on l’a dit : il faut amortir. Les questions de budget sont omniprésentes, jamais aussi bien évacuées que dans les films humbles (Un transport en commun, par exemple) où le décor réel décide seul de ce que sera le fond de l’écran. Dès lors que la volonté de composition se fait trop forte, dès lors que la volonté de faire du cinéma prend le dessus, le réalisateur devient l’esclave de son effort d’équipe, auquel il accorde de trop longues secondes de son film. Le mal n’est pas français, il sévit aussi dans Anvers (Pays-Bas) ou dans Elephant Skin (Autriche).
 
Nouveau Powell ce soir, Peeping Tom. La salle est plutôt vide : de toute la programmation à Brive, c’est l’un des moins inédits. Pour moi, l’idée aura été d’en voir un des plus anciens (Phantom Light, 1935) et un des plus récents (Peeping Tom date de 1960). En ressort l’évolution parallèle de Powell et d’Hitchcock, tous deux dans le film de genre dans les années 30, et dans l’horreur névrotique en 1960 (Hitchcock sortait alors Psychose : l’ombre de la mère contre celle du père chez Powell). En ressort aussi que Powell n’est pas Hitchcock : le spectateur épuisé de festival peut se montrer bien peu indulgent envers les films manquant de souffle ou de rythme, et Phantom Light m’a épuisé. Les Chaussons Rouges est une épiphanie inégalée dans la carrière de Powell.
Le lendemain (lundi), j’étais devant Lazybones à 13h. Comédie légère, première phase de Powell, avant sa collaboration avec Pressburger. S’y trouvent déjà quelques acteurs que l’on retrouvera dans Red Shoes ou Peeping Tom, et l’idée d’un certain sado-masochisme (le baron serviteur, le suicide du voyeur, la ballerine…). J’éprouve surtout, au moment où j’écris en repensant au film, le désir de m’adonner au plus rabâché des éloges de la ruine. La pellicule était d’une saleté sublime, particulièrement admirable dans ces plans rapprochés consacrés aux demandes en mariage, déclarations d’amour, où l’épaule de l’homme cache presque le visage de la femme, levé vers son amant. Nous sommes face au Colisée. A un monument dont il serait absurde de vouloir ignorer qu’il en manque une moitié. Le film a vieilli, le son grésille, des sautes de volume font parfois sursauter… Je suis enfoncé dans mon siège et je me délecte de ma propre jeunesse face à celle, nécessairement fanée, des femmes derrière le voile de poussières. Si les films pouvaient se reproduire entre eux, on pourrait les laisser mourir. Lazybones serait un sympathique vieillard. Mais l’angoisse de la mort d’une œuvre est aussi forte, voire plus forte, que celle de la mort d’un homme. On s’attache à les rendre immortelles. … Le plus rabâché des éloges de la ruine, vous disais-je.
Retour au restaurant. Arrivé en retard, je suis en bout de table. Nicolas, réalisateur de La République, est à ma gauche, face à Marie-Anne. A côté d’eux, Jean-Jacky G. et Dorothée. On ne parle pas de cinéma, on parle de films. Skorecki avait raison, dénonçant l’emploi frénétique du mot « cinéma » au débat d’hier matin, lui que l’on voit retoucher, dans Skorecki déménage, un texte où l’on peut lire que Jean Vigo est un cinéaste désuet. Au vu du film estampillé prix Jean Vigo à Brive, on se dit que la phrase a sa place dans le festival. Et puis elle dit un changement de point de vue. Le courage d’assumer ses dégoûts, ses flemmes. J’ai passé les premiers jours à cacher mes dégoûts et mes flemmes et je m’en suis épuisé. Je parle de plus en plus librement de ce que j’aime, tant pis si c’est nul.

La République, de Nicolas Pariser
 
J’ai parlé de Nicolas Pariser. Il n’est pas nul. Son film s’appelle La République, avec Thomas Chabrol et Alain Libolt. En France, après la mort du président – dont la cause n’est pas donnée, accentuant la dimension d’apologue, comme dans La Route de Cormac McCarthy – les dirigeants d’un parti discutent, avec un art du machiavélisme omniprésent, de la conduite à adopter. Pariser imagine un parti de gauche en raison d’un dress-code plutôt PS, mais Libolt imite Chirac : le machiavélisme n’est ni de droite, ni de gauche. Il s’agit aussi de la première vraie fiction du festival, la situation ayant demandé un vrai travail d’imagination. C’est le film qui passera bientôt sur Ciné Cinéma, en prime time, un samedi soir : il a remporté le Grand Prix du Jury. Je pense que c’est mérité, je n’ai pas vu l’intégralité des films de la sélection, mais j’en ai vu suffisamment pour comprendre, en 30 secondes, que l’ambition de Pariser n’était pas celle de la majeure partie des autres réalisateurs. Pariser ne voulait pas faire un moyen-métrage. Il se foutait du format. Il avait une histoire, qu’il ne pouvait pas couper n’importe où. De fait, les plans n’ont pas l’air d’être là pour être des plans. Pariser possède, en plus, d’excellents acteurs, chose rare dans un format où le budget est souvent plutôt consacré aux aspects techniques du film qu’aux acteurs. L’intelligence vive à l’œuvre dans le film se remarque également au montage, si l’on n’a plus l’énergie intellectuelle de saisir toutes les manifestations concrètes de la machine politique restituée avec une précision de petit orfèvre : contrairement à ce qui se produit dans de nombreux films, l’emploi du champ/contre-champ est limité et lorsqu’il est employé, ce n’est pas selon un rythme convenu. Pariser ne s’est pas laissé croquer par sa note d’intention. Il déborde d’énergie. 150 000 euros – un budget plutôt important pour ce format – ne semblent pas lui peser tant il sait jouer de son anxiété, et cacher une assurance qui en a rendu prétentieux plus d’un. Avant la remise de son prix, malgré l’ouverture en retard des portes, il plaisante encore sur la photo en noir et blanc prise de lui sur le tapis rouge. Il sait que le prix va lui revenir, s’inquiète quand-même. Son angoisse est aussi sincère que mise en scène, il a conscience de l’artificialité du symbole de la montée sur la scène autant que de sa nécessité. Il n’est pas récompensé tant que son nom n’a pas été dit, il attend. Pariset est angoissé, brillant et spirituel, comme les bons films. Comme le sien.
 
 

LUNDI 26 AVRIL
 
« Le cinéma tel qu’on le voit ici est plus proche des arts vivants. On ne rentre jamais dans nos frais : sans les subventions, il n’y aurait rien. »
 
Je suis assis au fond de la salle de théâtre du Gavroche, où une sono diffuse une playlist prêtée par Jean-Jacky G. Devant moi, sur la première marche, Jean-François R. aussi attend le taxi, la tête dans ses mains comme pour atténuer le son des basses. Le lendemain matin, je regretterai d’être resté aussi tard quand je serai incapable de comprendre que Graeme Cole vient simplement de me proposer un café. Vanja, assise à la même table, un peu lasse elle-même, me regarde. « Tu es vraiment fatigué. »
Rauger et Goldberg sont repartis ce matin, Graeme Cole s’envole tout à l’heure. Il doit retourner à Limoges, y attendre deux heures. Nous parlons de Gondry, que Basirico a évoqué la veille. La question de la proximité avec d’autres artistes est souvent assez mal reçue lors d’une interview, je ne devrais pas demander à Cole ce qu’il pense du rapprochement avec Gondry mais, après tout, j’ai demandé avant-hier à Sabrina Seyvecou quels étaient ses projets (question taboue chez les intermittents…). Cole n’aime pas les scénarios de Gondry, ni Jack Black ; pendant ce temps Nicolas Pariser nous a rejoints. Il me dit avoir été critique pendant quelques temps à la fin des années 90, dans un magazine qui s’appelait Sofa.
Arrive Cédric Walter. J’allais retourner à l’hôtel plier bagage, mais Cédric et Nicolas me conseillent de rester pour la cérémonie, la dernière fête… Finalement, je me retrouve en train de courir vers la gare pour changer mon billet… Comme j’ai rendu ma chambre en croyant partir aujourd’hui, on m’en donne une nouvelle.
Aux Jardins d’Ernest, Karine, Marie-Anne, Bruno et Nicolas viennent de terminer leur café et je n’ai plus qu’à les suivre jusqu’au Rex pour la séance de 13h. Après avoir découvert Lazybones, dont j’ai parlé hier, je les suis à nouveau et retourne voir Mein Stern. Le film est toujours aussi beau, voire plus. Chaque parole y est plus vaine que la suivante, n’entraînant jamais que de stupides réactions à des événements répétitifs. Est-il trop long, comme dit Dorothée ? Sans vraiment de scénario, les péripéties ne comptent pas vraiment, le film aurait pu s’arrêter n’importe quand. La scène où la jeune fille danse en boîte devant une lumière rouge clignotant aurait été un beau final, celui où les deux jeunes se font face et se réconcilient en silence est moins original, mais non moins parlant (le premier final mutique auquel je pense est celui d’History of Violence, mais je crois que la comparaison s’arrête là). Le plan où le jeune homme touche le sein de sa petite amie pour la première fois est également une réussite, l’un des plus beaux plans du festival à mes yeux. La jeune fille est à califourchon, habillée, sur son petit ami, habillé également ; ils sont filmés de dos, la lumière vient du côté comme chez Vermeer et la chevelure nordique de la jeune fille brille d’un côté et disparaît dans l’ombre de l’autre, une ombre qui dévore, alors, une bonne moitié du plan.
Dernier passage à l’hôtel avant la cérémonie. Je m’y rends avec Marie-Anne, nous discutons de Tim Burton. Très bêtement, je lui demande si elle a pu se rendre à l’expo du MoMa, à New York. L’optimisme, toujours. L’expo finissait le 28 avril.
Le tapis rouge est comble, Nicolas nous fait signe de nous faufiler vers le panneau couvert des photos de la veille, près des portes. Cette photo de lui retient toujours notre attention. Il y a la tête d’une inconnue posée sur son épaule et une veine qui ressort entre ses yeux. On ne parle pas de la cérémonie à venir. Le choix du jury a déjà été indiqué lorsqu’on a fait savoir à Nicolas qu’il devait rester à Brive encore un jour : on fait semblant de douter.
 
Cérémonie

Quinze minutes d’applaudissements sporadiques, échos aux remerciements compulsifs de toute cérémonie. Une conclusion s’impose : en Corrèze, beaucoup de gens veulent du bien aux moyens-métrages. Vanja est jolie, Sébastien est en baskets. La présentation du prix des lycéens est laborieuse, leur professeur annonce que Powell est américain avant d’essayer de se faire pardonner en racontant ses entrevues avec Rohmer et de sucrer la parole au jury jeune(s). Un film chargé de pathos est primé, Out of Love, de Birgitte Staermose, réalisatrice danoise. Les jeunes ont été émus par les témoignages face caméra d’enfants rescapés du Kosovo. Ils ont en tout cas fait preuve d’un peu plus de discernement que le public ayant récompensé le film du réalisateur né à 200 mètres du cinéma, Des rêves pour l’hiver, d’Antoine Parouty. « Je ne m’attendais pas à recevoir un prix », déclare-t-il. Ce qui rejoint ce que je disais en me demandant si les films s’aimaient eux-mêmes : si l’homme s’attendait à rebuter jusqu’à son public le plus chauvin, au point de ne même pas espérer le prix du public, c’est qu’il n’avait pas une bien haute idée de son film.
Les deux grands vainqueurs sont La République, de Nicolas Pariser, et Un transport en commun, de Dyana Gaye. Une comédie musicale sénégalaise et une politique-fiction loin des documentaires fictifs et des fictions documentaires sans fantaisie qui occupaient le reste de la sélection.
Nous sommes ressortis. Le goulot des bouteilles de Champagne débouchées tremble en tintant sur le rebord des coupes, les serveurs se doivent d’attendre l’arrivée du maire avant de verser la moindre goutte au fond des verres. Puis nous trinquons enfin.
Au restaurant, je me retrouve à gauche d’Agnès Szabo, qui présentait Mon père s’appelle Zoltàn. Pas évident de rencontrer l’auteur d’un film qu’on a si peu apprécié. Comment dire que les larmes sincères ne sont pas gênantes, mais ennuyeuses ? Qu’il y a quelque chose d’antipathique au fait d’employer ses névroses les plus profondes pour boucler en beauté ses études à la Femis ? J’essaie ça : « tu as donné quelque chose d’intime à quelque chose de public. Tu te serais produite toi-même, je n’aurais peut-être pas été aussi gêné. » Plus tard, j’ignore comment, j’avoue sans passer pour un monstre snob que les plans sur son visage sont trop nombreux, qu’il y a quelque chose de voyeur dans le fait de se filmer aussi souvent soi-même en larmes, ou au bord des larmes, et que ce voyeurisme, s’il n’est pas mis en scène, ne passe pas. Un sentiment positif me vient en aide : j’ai apprécié que personne ne lui raconte de souvenirs de son père, l’écrivain. Qu’on la voie demander, espérer, et ne pas avoir de réponse. Là était le documentaire, proche du ton de la sélection par l’absence d’extraordinaire qui clôturait le film. Dans le meilleur des cas, c’est Out of Reach, de Jakub Stozek (deux sœurs polonaises cherchent leur mère), recommandé par Arnaud F-D qui lui a accordé une chaleureuse mention lors de la cérémonie ; dans les autres c’est Zoltàn, c’est Montparnasse, c’est le film de Pauline Gaillard, qui concurrence l’âne flou de Parouty lorsqu’elle filme son tube d’anti-moustique en plan subjectif.
 
 

MARDI 27 AVRIL

 
« Le restant de l’année, je suis un androïde. »

 
Mon train s’éloigne à présent de Brive, et j’ai peur de m’abandonner à un sommeil qui sera probablement le plus profond de mon existence. Il faut conclure.
Qu’il s’agisse de bons films (de Monsieur l’Abbé à La République en passant par Un transport en commun et Chanson d’amour et de Bonne santé) ou de moins bons (de l’Antoine Parouty au Pauline Gaillard, en passant par Montparnasse et Yoshido), le prétexte du moyen métrage permet à la sélection du festival de Brive de passer au tamis la génération montante des réalisateurs. J’ai bien eu la sensation d’assister à quelque chose d’important ; d’être au passage étroit reliant les deux globes d’un sablier, entre le court et le long, là où le passage est plus difficile, où la production est la plus réduite. J’écris beaucoup et extrapole autant, alors que Bruno Deloye a parfaitement résumé la situation lors de son discours de remise de prix : « Le moyen-métrage est l’antichambre de la génération montante. » Cette génération montante a une indéniable qualité, celle de ne pas se croire porteuse du flambeau du Cinéma Français, mais simplement d’une caméra, d’un scénario, de dialogues et d’idées.
Elle est lucide aussi. Lorsque Nicolas Pariser a reçu son Grand Prix, il a remercié les critiques, habituellement absents des discours de lauréats, soulignant ainsi la véritable originalité de Brive : non pas le format des métrages qui y sont présentés, mais son organisation qui a conduit les critiques à se fréquenter tous, à lier connaissance et à échanger leurs connaissances. Qu’un documentaire ayant pour personnage principal l’un des maîtres de la critique ait été le clou du festival prouve l’intérêt porté non pas tant aux films, mais à l’écriture sur les films. A ce titre, les organisateurs peuvent être fiers d’avoir su permettre des rencontres, loin des habitudes citadines, entre différents regards, différentes techniques, et différents âges.

par Camille Brunel
jeudi 22 avril 2010

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