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Les Etats généraux du film documentaire

Lussas 2010

Longtemps, vous avez renoncé à aller aux Etats généraux du cinéma de Lussas, en Ardèche. Parce que cela vient juste avant Venise. Parce que c’est loin et égaré. Parce que vous avez mal au dos. Parce que cette dernière semaine d’été va plutôt être employée à rattraper tout les bons projets (lectures, écritures, réalisations...) élaborés pendant l’hiver et repoussés le reste du temps. Parce qu’à Marseille on vous a dit que ce n’est pas la peine. Bref, rater Lussas c’est presqu’une tradition. La fin de l’été 2010 approche, et contre toute attente vous avez enfin décidé de vous y rendre. Poussé, entre autre chose, par un séminaire avec Avi Mograbi et Wang Bing et tout une série de films ratés ici et là (L’autobiographie de Nicolae Ceausescu à Cannes, Les Palmes de la mendicité à Marseille...) dont on vous a dit beaucoup de bien. Vous y allez en moto. Vous tapez donc Lussas dans Google Maps. Surprise, il connaît. Voici l’itinéraire de Paris : Autoroute du soleil. Dijon, Lyon, Valence puis Loriol, sortie numéro 16 de la A7. Prendre la D86, puis la D22, puis la D222. 616km. 6 heures et 36 minutes. Facile. Enfin, faisable.

Buscando una fiesta

Voici ce que Google Maps ne vous dit pas. Chargez votre Honda 650. À l’aide de deux cordes élastiques, fixez votre sac de voyage à la place du passager avec les vêtements et l’ordinateur. Dans la sacoche du réservoir : la combinaison de pluie, les gants, une bouteille d’eau, l’antivol, l’iPhone GPS que vous avez chargé au maximum pendant la nuit. La veille il a plu. Mais vous avez regardé la météo et les perturbations, qui traversent la France du nord au sud, disparaitrons au sud de la vallée de la Drôme dans l’après-midi. Vous partez donc vers midi, ce qui vous arrange puisque la veille vous avez organisé une soirée pour le départ d’un ami américain et vous vous êtes couché à 5 heure du matin. Vous partez donc à 15h. 15 plus 6 (et demi) égal 21h : avec un peu de chance, vous serez à l’heure pour la dernière séance ; en l’occurrence, un film israélien de gauche dont on vous a déjà dit beaucoup de bien. Il s’appelle Demain, le titre devrait vous alerter sur vos chances d’arriver à l’heure.

Sur le boulevard périphérique, ne regardez pas trop les quelques nuages qui stationnent encore dans le ciel de Paris. À travers vos lunettes de soleil ils semblent plus menaçants qu’en vérité. La A6 se prend en empruntant la sortie A6. Mais si par hasard ou maladresse vous avez cru au panneau qui vous indique qu’elle est joignable aussi via la sortie A4, ne désespérez pas. Au prix d’un léger détour (N7), vous voilà enfin sur l’Autoroute du Soleil en direction Dijon-Lyon-Marseille. Vous montez à 130 km à l’heure. Le vent produit un niveau sonore rapidement insupportable. Changez la position du cou, trouvez l’alignement entre le casque et le vecteur formé par le vent naturel et celui produit par le déplacement de la moto. Normalement, cela vous empêche de regarder correctement la route. Renoncez. Au trentième kilomètre, tentez plutôt le tunnel entre deux poids lourds. Ça vous ôtera l’envie de retenter le même exploit plus tard, quand vous serez fatigués, et le reste du voyage se déroulera en toute sécurité. Il est déjà 16h, Lyon est à 400 kilomètres.

Première des quatre pauses essence. Vous en profitez pour tenter un peu de musique. Histoire de tromper l’ennui et le vent. Hier, vous avez vidé le disque dur de votre téléphone intelligent pour l’utiliser en mode micro. Achetez sur iTunes Another Day on the Earth de Brian Eno. Très conseillé pour la route. Vous avez oublié le mot de passe de votre compte. Cherchez le mot de passe. Vous retrouvez le mot de passe, vous perdez la connexion « G3 ». En mode « Edge », le téléchargement de l’album prend 12 heures. Le niveau de la batterie commence déjà à pencher vers l’abîme. Pour ne pas décharger votre iPhone GPS, mettez-le en position avion. Tant pis pour Brian Eno. Procurez-vous plutôt des bouchons d’oreille. Et repartez.

Le soleil chute dangereusement. L’ombre des arbres s’allonge sur la voie rapide. L’air se rafraîchit. Bien couvert sous le blouson en cuir, la poitrine se plaint moins que vos genoux, eux souffrants sous une couche poreuse de vieux jean lavé au savon (contre indication du fabricant). Juste avant Dijon, profitez d’une aire de repos pour revêtir votre combinaison de pluie. Une jambe, puis l’autre. Un bras, puis l’autre. L’épaisseur des protections en plastique du blouson en cuir grand tourisme vous empêchera dans un premier temps de passer le haut de la combinaison par dessus les épaules. Reculez vos mains sous les manches. Prenez la position de John Belushi imitant Joe Cocker (si vous ne connaissez, regardez sur Youtube – heureusement pour vous l’aire est desservie par la « 3G »). Vous êtes rentré dans la combinaison et avez enfin refermé toutes les fermetures éclair (3), à glissière (4), à boutons (10) pour étanchéité totale. Bravo. Maintenant vous avez une envie pressante. Recommencez à zéro.

Il est désormais 21h. Vous êtes à 90 km de Lyon. C’est-à-dire à mi-chemin.

Ellipse.

23h57. Vous quittez l’autoroute à Loriol. Le barrage ne prend pas la MasterCard. Manque de pot, c’est celle que vous avez. Vous vous en rendez compte seulement après avoir glissé le ticket dans la machine. Reculez et dirigez-vous vers le seul guichet assurant une permanence humaine. Accoutumés aux manières expéditives des employées du barrage de Rome-Fiano, vous êtes agréablement surpris de tomber sur une fille jeune, jolie et cordiale. La colonne de voitures qui se forme derrière vous vous défend toutefois de tenter la drague autoroutière dont vous n’avez pas oublié un exemple fort tentant dans le dernier film d’Amalric. Hélas.

Vous quittez enfin l’autoroute. Il est minuit trente. Le voyage commence ici. Petite routes, pas de trafic, que des virages. Du tourisme. Sortant de la A7, vous croisez la D86 qui longe l’autoroute sur l’axe nord-sud. La bonne direction est évidemment Sud, c’est à dire la deuxième sortie du rond point. Vous ne le savez pas. Vous empruntez la D86 vers le Nord en direction de Valence. Profitez de ce détour pour penser à tous les textes que vous étiez censé écrire durant le mois d’août et que vous n’avez même pas entamés. Pour davantage d’angoisse, n’hésitez pas à évoquer mentalement les projections de presse ratées et les divers entretiens à transcrire et mettre en forme d’ici septembre. Pressés d’arriver, vous accélérez. L’itinéraire fourni par Google, soigneusement rangé dans la poche transparente du sac réservoir, vous suggère de laisser passer deux ronds points avant d’en croiser un troisième où emprunter la départementale 22. Les panneaux indiquent Valence 27 km, 24, 22... Cela devrait vous alarmer. Il faudrait contrôler le GPS, mais avec vos gants Dainese race supersport, cela s’avère impossible. Il faut s’arrêter et les enlever. Il est maintenant minuit trente et vous n’avez plus droit à l’erreur. C’est le moment de vous souvenir que vous ne connaissez pas le nom de l’hôtel qui a été réservé par l’accueil presse du festival. Jusque là, l’idée que Lussas soit tout petit vous a rassuré. Il ne peut y avoir qu’un seul hôtel (en vrai il n’y en a pas du tout). Mais le SMS du réalisateur Sylvain George (avec qui vous aviez rendez-vous à 20h) reçu à 24h et vous informant qu’il prend la dernière navette pour rentrer à son hôtel de Val des bains, commence à travailler votre esprit. On vous a peut-être réservé une chambre dans un des villages à côté. Vous regardez le GPS. Heureusement, il y a une bonne connexion. Mais juste avant de partir vous avez installé la version 4 du logiciel de l’iPhone, qui sur votre ancien modèle en ralentit considérablement la vitesse. Mais même cette contrainte prise en compte, il est décidément anormalement lent. C’est qu’en décrochant le mode avion, il s’est remis à télécharger l’album de Brian Eno que vous avez suspendu à Lyon. Le niveau de la charge descend à vue d’œil, comme le niveau d’une Fiat Uno Turbo-Diesel lancée à 180 km l’heure. Stoppez Brian Eno ou il sera trop tard.

La carte vous indique maintenant clairement l’erreur. Il vous reste une heure de route dans les montagnes. Où il n’y aura peut être pas de connexion internet. Chargez l’ensemble de l’itinéraire jusqu’à Lussas et repassez en mode avion, le GPS vous indiquera votre position aussi en absence de réseau et vous garderez assez de batterie pour appeler l’attaché de presse à l’arrivée. Finalement, vous n’êtes pas si bête !

La D22 est correcte (une voie et demi, du vrai goudron, un peu de lumière) jusqu’à Chomeraq. La déviation pour Lemps (D222) est indiquée par un panneau carré blanc de la taille d’une plaque de scooter planquée derrière un conifère juste après une maison aux volets jaunes (ou verts à cause du clair de lune). Depuis que vous avez quitté la D86, vous n’avez plus rencontré de voitures. Et vous n’en allez plus en rencontrer du tout. Coupez donc les virages tranquillement. Mais faites attention à ne pas vous casser la gueule, on ne risque pas de vous entendre crier.

La route monte rapidement (13,5 %) jusqu’au Col du Benas, altitude 795 mètres ; passé celui-ci, la vue sur le haut plateau du Corion efface toutes les pensées (la fatigue, l’hôtel, la batterie, l’essence, la corde élastique qui tient le sac, les lapins qui traversent la rue, les clous des sabots qui crèvent les pneus, etc, etc) qui occupent votre esprit. Deux grandes éoliennes vous saluent en intermittence par des éclairs bleuâtres. Comment les a-t-on transportées sur cette route où un utilitaire ne peut passer qu’avec peine ? Google a omis de vous dire qu’une nationale à deux voies (la 104, très pratique) longe le plateau sur son côté Est. Plus long de quelques trois ou quatre kilomètres, ce chemin est ignoré par le logiciel Mountain View qui vous conseille au contraire de foncer à travers le village de Freyssenet, à la sortie duquel la route mène vers Barzème, St-Gineis, Le Vernet. Suivez plutôt le sanglier qui trotte vers le chemin de gauche. Mais décalez à 2500 tours, juste ce qu’il faut pour remonter la petite pente sans énerver la bête.

Depuis belle lurette, nul poteau réflecteur pour indiquer la limite de la chaussée. En revanche, le goudron blanc se confond facilement avec la caillasse cumulée sur les bords. Vrai cauchemar du motard. L’air est bon. Frais et parfumé. Levez votre visière et respirez à plein à poumons. La plupart des insectes, attirés pas la lumière du phare, vont de toutes les façons s’écraser sur ce dernier. Sauf les plus gros et les plus lents. Soyez près à rabattre à temps la visière, lorsqu’une bête pointe vos yeux, et à la nettoyer du jus copieusement produit par la rencontre de la vitre et de la bestiole.

1h30. Le casque AGV a beau être léger, votre cou n’en peut plus. Les fesses font mal. Le dos vous accorderait bien une petite sieste sur le goudron si seulement il pouvait s’exprimer. Un panneau, le premier à signaler Lussas, désormais inutile, vous annonce enfin que vous vous trouvez à six kilomètres de votre destination.

Celle-ci est le premier village animé que vous traversez depuis une heure et demi. A deux maisons près, vous êtes immédiatement sur la place principale. Un carrefour de cinq ruelles dominé par une église et un bar terrasse aussi bondé que Chez Jeannette le vendredi soir. Enlevez rapidement votre combinaison Dainese bicolore. Trop tard pour éviter les regards amusés des locaux et des festivaliers.

Un panneau dit : bureau de presse. Il est presque deux heures, mais vous y allez. Vous n’avez pas le choix. Suivez le son de la guitare et la voie qui chante : « buscando una fiesta ». Après cinquante mètres, arrêtez vous, levez les yeux vers la terrasse au premier étage du « palais du festival ». Des gens dansent et lèvent des coupes de mojito. Pendant un instant vous vous croyez au Jimmy’z. Regardez plus attentivement. Il y a des dreadlocks, des ponchos et des pieds nus. Vous êtes arrivé. Et à temps, la fête vient juste de commencer.

par Eugenio Renzi
dimanche 22 août 2010

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