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Festival : Est-ce ainsi que les hommes vivent - Paris 03-09 février 2010

Voir l’invisible

Entretien

Sono Sion occupe une place singulière dans le cinéma Japonais contemporain. Bien que la critique puisse situer sa démarche et son œuvre dans une esthétique de l’extrême, qu’on associe à des cinéastes aussi divers que Takashi Miike, Shinya Tsukamoto, Sogo Ishii, ou Hideo Nakata, à Tokyo, il n’appartient pas à cette famille. Moins encore à celle des auteurs reconnus en Europe, à commencer par les 3K, Kawase-Kitano-Kurosawa.
La fusion baroque, poétique et sociologique au centre de ses meilleurs films souligne l’aspect iconoclaste de ce travail, au sein d’une industrie actuelle qui ne sait plus réciter, ni saisir, ce désir de poésie bien trop sombre.
Sono Sion, de passage en France pour le festival Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (Cinéma l’Écran, Saint-Denis), arrivait tout juste lors de notre rencontre, et souhaitait s’exprimer sur sa stratégie, sa volonté d’échapper à cette identité nippone.

Je suis terriblement décalé, encore hier je travaillais au montage de mon nouveau film.

Lords of Chaos (1) ?
Non, un film Japonais, Cold Fish, un retour à mon style "habituel".

Le dernier, Chanto tsusearu (Be sure to share) était plutôt gentil.
En effet, j’en tourne un comme ça tous les dix ans.

Vous présentez ici vos deux films les plus connus à l’étranger : Suicide Club, que vous réalisiez en 2001, et Love Exposure, en fin de décennie. Qu’est ce qui a changé pour vous, dans votre manière de faire des films au Japon ?
Dans la façon dont je tourne, l’approche technique de la mise-en-scène, rien n’a changé. J’ai davantage évolué dans ma direction d’acteurs. Je crois avoir cependant accentué l’aspect documentaire qui se trouve dans mes fictions.

Le thème du péché, de la faute, du châtiment, hante ces deux films. Il se manifeste avec intransigeance dans Suicide Club, tandis que dans Love Exposure, nous sommes devant un jeune personnage qui résiste en défiant son père. Les personnages de Suicide Club n’avaient pas cette force.
C’est juste, notamment sur le plan moral. Je crois que la société Japonaise a beaucoup changé au cours de cette décennie. Love Exposure incarne ce moment de transition où il faut transgresser cette culpabilité. J’ai un autre regard moral, et je crois aussi avoir changé sur le plan spirituel.

C’est-à-dire ?
Dans Love Exposure, j’ai cherché à montrer l’amour passionnel le plus pur, le plus intense, comme un acte de salut. Dans le film suivant, Be sure to share, je me penchais sur l’amour familial. Avec ce dernier, Cold Fish, j’ai l’impression d’avoir fermé une boucle, en revenant à ce qui m’animait dans Suicide Club, sa part de désespoir. Cold Fish est un retour à ma part d’obscur.

La famille et la figure du père ont fait un grand retour dans le cinéma Japonais depuis quatre, cinq ans. Des cinéastes tels que Kitano et Kurosawa furent les grands spécialistes de l’absence paternelle. Dans Love Exposure, il est au contraire présent, envahissant, et c’est au fils de fuir. Comment percevez-vous cette thématique ?
Suicide Club montrait l’impuissance du père, joué par Ryo Ishibashi, qui assistait à la destruction de sa famille. Dans Love Exposure nous sommes devant un individu qui ne comprend rien à ce qu’est la famille. J’ai perdu mon père il y a un peu plus de deux ans, et j’ai donc tourné Be sure to share pour montrer l’amour familial de manière plus réaliste. Je ne faisais pas trop attention en fait aux films de mes pairs. En faisant Cold Fish, j’ai compris que je revenais au début, à la sensibilité de Suicide Club ; mais cette fois le fils tue le père. Il survit. Maintenant que j’ai accompli cet acte, je me demande bien ce qu’il me reste à faire.

Ce film est-il aussi baroque que les précédents ?
Je ne fais pas vraiment attention à mon style, je n’y pense pas, c’est tout à fait inconscient. J’ai longtemps écrit de la poésie. J’écris maintenant des scénarios mais je puise toujours l’inspiration dans cette forme d’art, plutôt que dans le visuel .

Y compris pour Exte (2) ?
Oui ! bien que ce soit un divertissement, une commande.

Plusieurs auteurs contemporains Japonais ont eu du mal à trouver les financements pour leurs films récents. Est-ce que, au cours de cette décennie, votre statut de cinéaste au Japon changé ?
Je me trouve dans la même difficulté financière que les autres, peut-être plus encore. Mais j’accepte des contraintes qui en gêneront d’autres. Je me débrouille avec les petits budgets, je tourne avec ce que j’arrive à trouver comme moyens. On me propose peu de commandes au Japon. Love Exposure et Cold Fish furent réalisés avec des budgets minuscules ; pour Cold Fish le cas fut si extrême qu’autour de moi on me déconseillait de le faire. Mais je devais le réaliser, j’en avais trop envie. Puis est venue la proposition américaine, Lords of Chaos. En ce qui me concerne, Love Exposure est un film relativement normal, pour le grand public. Ceux qui aiment ce film vont s’enfuir devant Cold Fish. Je résiste à la tendance contemporaine, la pratique des producteurs actuels, qui ressemble au modèle Américain, qu’un film se monte sur la présence d’un acteur célèbre. Au Japon, ce ne sont plus des acteurs mais des personnalités médiatiques.

Que l’on voit dans les feuilletons, les pubs, les variétés, les films…
Exactement. Dans Love Exposure, le père est joué par Atsuro Watabe, qui fut très à la mode dans les années 90. Mais les deux personnages principaux, le garçon et la fille, étaient complètement inconnus. Je l’ai exigé auprès des producteurs.

Regrettez-vous l’absence de figures comme Shuji Terayama, ou les productions érotiques de Nikkatsu ? Votre cinéma pourrait se situer à la frontière de ces deux références.
Terayama fut une immense influence au cours de mon adolescence, il en reste sûrement des traces. Il y eut un temps où l’on évoquait constamment pour parler de mes films, et je me suis mis à le détester ! Mais son influence est indéniable. Quant à Nikkatsu, pas tellement, j’ai vu les films, mais j’étais plus sensible aux films érotiques Européens, surtout ceux de Suède. Aujourd’hui le cinéma Japonais domine à nouveau le box office national, je trouvais cela plutôt réjouissant, mais en y regardant de plus près je me suis rendu compte que le regard des spectateurs s’était appauvri. Via la publicité et les campagnes de promotion, les adaptations de feuilletons et mangas, tout peut marcher, peu importe la démarche du réalisateur. La qualité du public se dégrade. Mais je n’appartiens pas à cette famille de réalisateurs Japonais. Je m’intéresse de moins en moins aux autres. J’ai aimé Cassavettes, Fassbinder, je préfère revoir leurs films. Ce qui m’importe maintenant, c’est d’arriver à exister à l’étranger, y élargir mes activités. Je ne me sens pas appartenir au cinéma Japonais. Je ne me sens pas une identité exclusivement Japonaise ; et lorsque je tourne à l’étranger je ne cherche pas à retrouver une équipe Japonaise.

Comme vos personnages, vous cherchez vous aussi à fuir.
Absolument. D’ailleurs j’adore déménager. L’année dernière, trois fois à Tokyo. Et maintenant, hors du Japon, je l’espère.

Propos recueillis à Paris en février 2010.
Remerciements à Géraldine Cance

par Stephen Sarrazin
jeudi 2 septembre 2010

Japon ,  2008

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