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Rohmer, à Dieu

Eric Rohmer est entré en Dieu sans s’y attendre, peut-être aussi sans le mériter. Il le racontait dans un entretien accordé en 1983 : « Et alors, il y a eu la conversion. C’est cela qui est formidable dans Stromboli, cela a été mon chemin de Damas : au milieu du film j’ai été converti ». Je n’ai longtemps vu qu’un seul des aspects de ce qui faisait de Rohmer un cinéaste catholique, c’est-à-dire, au sens où il l’entendait, quelqu’un qui fait un cinéma consacré à la surface extérieure des choses. Or, il était temps peut-être de s’en apercevoir aujourd’hui, l’amour de l’égale présence des choses, et du vent qui les caresse, allait de pair, dans ce catholicisme qui était celui de Rohmer, avec le savoir de leur mortalité, savoir du fait que les choses, les mondes et les gens meurent, et qu’ils ont tendance à le faire d’une manière irrémédiable.

Un cinéma catholique écrase toute chose sous la hauteur de la transcendance, de sorte que c’est paradoxalement un cinéma de l’immanence, qui se tient au ras des choses, mais surtout qui n’en laisse aucune revendiquer de privilège. À l’aune de ce qui ne meurt pas, le visage d’Ingrid Bergman n’offre pas plus de mystère que le vent qui souffle sur l’île de Stromboli, que les poissons qui s’ébattent une dernière fois dans le filet des pêcheurs, que les oiseaux qui sont encore libres d’aller d’île en île. Rohmer expliquait que c’était la grande différence entre Rossellini et Hitchcock, car le second, d’une manière protestante, aurait scruté le visage de l’actrice, comme il le fait du reste dans Les Amants du Capricorne, pour sonder cette surface où se « reflète en l’espace d’un instant un luxe tel de sentiments divers » (« Roberto Rossellini : Stromboli », Gazette du Cinéma n°5, nov. 1950). Au contraire, la caméra catholique s’en tient à la surface, même avec les humains, dont les inquiétudes, les désirs et les peines ne sont dès lors pas plus réels – mais pas moins non plus – que l’oscillation des marées et le frémissement des arbres. Il faut le dire, beaucoup de spectateurs n’aimaient pas que l’on puisse passer tant de temps à regarder et à écouter le premier humain venu en proie à n’importe lequel des mouvements dont les membres de cette espèce savent s’obséder : se marier, se remarier, ne pas rentrer chez soi, manger des sablés, préférer la ville à la campagne ou l’inverse, partir en vacances, vivre un amour à Saint-Malo ou à Cergy-Pontoise, chercher le saint réceptacle qui recueillit le sang du Christ. Beaucoup de spectateurs n’aimaient pas que l’on fasse état de ces agitations sans jamais supposer que nous dussions les partager, ni les faire nôtres, pour en contempler le spectacle. N’était-ce pas se passer de la possibilité de discriminer entre le sympathique et l’antipathique, l’intéressant et l’inintéressant ? Oui, c’était exactement cela. C’était là le chemin de Damas, celui par lequel l’implacable égalisation de toutes choses, des actrices et des rochers, des oiseaux et des amants, l’insoutenable durée d’une pêche au filet ou d’un déjeuner à Cherbourg passé à discuter les mérites comparés des régimes végétariens et carnivores, font signe vers la grâce, celle d’un volcan ou de l’ultime rayon du couchant sur la mer, qui les maintient de force au même niveau d’existence et d’intérêt.

Rohmer posait ainsi une ontologie catholique de l’image, dans laquelle l’égalité des choses qui viennent à l’existence se manifestait encore par l’homogénéité de leur façon d’être, celle de simples surfaces réfléchissant la lumière. Les hommes comme les femmes, les bateaux comme les arbres sont fondamentalement de la même nature, c’est-à-dire enregistrables, pour peu que l’on veuille bien les faire entrer dans le champ d’un œil mécanique et laisser à ce dernier le temps de prendre leur empreinte. Il y a bien sûr toutes les choses que l’on n’a jamais pu enregistrer, comme le peuple de Paris dans les rues de la révolution et celles du Front Populaire, ou encore les chevaliers du Moyen-Âge quand il faisaient reposer leurs chevaux à l’ombre des arbres d’autrefois. On s’est peut-être exagéré le problème posé par le fait que Rohmer ait renoncé à sortir filmer le peuple disparu dans les rues où la caméra ne se promènera plus. On y a suspecté des raisons politiques, ou la fatigue de vouloir encore suivre Rossellini au grand air, au contact des êtres et des choses. On y a vu encore une métaphysique, un peu mystique et peut-être un peu austère, de la sorte qui amène à renoncer aux choses plutôt que de leur substituer des simulacres. Ce n’est pourtant pas comme ça que Rohmer, pas plus que Rossellini, nous apprend que les choses meurent. On aura déjà remarqué que, chez Rohmer, les choses que l’on croit disparues reviennent toujours, dans les contes d’hiver comme dans les histoires de bergers antiques. Mais surtout, la continuité des êtres et des choses est telle que celles-là mêmes qui sont perdues à jamais continuent à se trouver, de proche en proche, en contact avec celles que nous percevons encore. Plus que l’absence du peuple dans les rues de L’Anglaise et le Duc et de Triple Agent, ou des arbres dans Perceval le Gallois, ce sont les truchements par lesquels nous les touchons encore qui intéressent Rohmer : les gravures d’époque révolutionnaire qui ont été faites par ceux qui avaient bel et bien arpenté ces rues, les actualités filmées par les journalistes de 1936, les arbres des enluminures, fruits de l’imaginaire d’une humanité qui avait véritablement fait la sieste à leur pied. Lorsqu’une chose disparaît en effet pour toujours, c’est-à-dire cesse de pouvoir se tenir devant une caméra, elle ne s’évanouit pas pour autant de la continuité homogène des êtres, qui, de proche en proche, exercent encore un effet possible sur nos sens. Les morts, à jamais sortis du royaume des vivants, comme les amants saisis dans leur étreinte par les laves du Vésuve, font néanmoins toujours partie des choses qui portent au loin leurs effets. Plus encore, ils restent présents, par le fil de leurs empreintes, à ceux qui savent les laisser sortir du champ.

Ce n’étaient donc que les deux faces d’une même pièce. Il fallait que nous fussions reconnus comme choses parmi les choses, nos esprits et nos membres animés de leurs incessants mouvements, tout aussi extérieurs et palpables que celui du vent dans les arbres, pour que nous fussions révélés comme des choses qui disparaissent aussi simplement qu’elles sont venues, sans cesser de toucher toujours, de proche en proche, ceux sur qui nous aurons eu, et aurons encore, quelque effet. Avec la disparition d’Eric Rohmer, ce sont donc aussi les choses qui disparaissent : les choses en tant que nous en sommes certaines parmi d’autres et qu’elles possèdent cette manière d’exister librement les unes à côté des autres, toutes égales en leur finitude. Les films restent, et par cet intermédiaire, il nous laisse une trace à suivre, si nous voulons résister à l’insistance des êtres à réclamer des privilèges.

par Arnaud Macé
mardi 12 janvier 2010

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