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Laisse-moi entrer  de Matt Reeves

Vampire en pire

3.7

A l’ère où plus aucune contingence matérielle ne bride l’imaginaire des réalisateurs, où tout peut être porté à l’écran via imagerie numérique, on n’a jamais autant apprécié l’art de ne pas tout montrer ; le cache, fétiche du mode de production numérique, n’a jamais eu autant de valeur que depuis que sa nécessité s’est estompée. On ne savait dès lors pas vraiment à quoi s’attendre avec ce remake américain de Morse, film suédois de Tomas Alfredson sorti en 2008, et lauréat du grand prix du film fantastique de Gérardmer. Il y était question d’une amitié entre un garçon et une fillette d’une douzaine d’années, le premier souffre-douleur d’un groupe d’idiots contemporains, la seconde harpie d’un autre siècle, qu’un vieux barbon – amant vieilli – aidait à chasser le sang. On aurait pu croire que le remake, budget hollywoodien oblige, serait là pour ôter le cache, montrer ce que les couronnes suédoises n’avaient pas pu financer. Rajouter du spectacle : c’est (dit-on) ce que font les américains.

Contre toute attente, c’est exactement ce que fait Matt Reeves. Contre toute attente, parce que l’attente était grande : l’homme n’est autre que le réalisateur de l’un des deux ou trois chefs-d’œuvre de la décennie 00, Cloverfield, film catastrophe dans lequel New York replonge dans l’enfer du 11-Septembre après l’arrivée sur Terre d’un alien, mais surtout après l’arrivée de la HDV de poche. L’illusion d’un film réalisé sur le vif et de bout en bout avec une seule caméra amenait dès lors Reeves à développer un art du cache incroyablement varié, à contre-courant du genre : le caméraman, débutant, donnait l’impression de cadrer tout et rien, pendant que Reeves cachait et cadrait ce qu’il voulait avec une minutie de réalisateur classique. Laisse-moi entrer, pour ses deux premières séquences, renoue avec cette technique qui consiste à n’utiliser les images que pour créer du mouvement, pour ne rien montrer. Les plans sont trop serrés, trop courts. On n’y voit rien, la panique monte. Vitres, reflets, fils de téléphone, pans de murs, viennent ensuite cacher ce que le plan est censé révéler. Ces 20 premières minutes sont prometteuses, le jeune acteur (Kodi Smit-MacPhee, vu dans La Route aux côtés de Viggo Mortensen) ajoutant une instabilité mentale que son double suédois, Kare Hedebrant, aux airs de petit Jeff Daniels, ne laissait pas autant éclater. Culture US oblige, l’influence d’un cinéma bien précis change la donne : masque de tueur en série et téléscope à la James Stewart pour épier les voisins sont les nouveaux attributs du héros.

Puis Reeves s’égare. Après l’exposition originale de l’atmosphère suédoise transposée dans le Nouveau-Mexique sous la neige, l’arôme yankee s’adoucit en même temps qu’il vire au caricatural : la scène dans laquelle le garçon demande à son père si le Mal existe a été rajoutée à l’œuvre source. Ce qui fait le style de Reeves, tel qu’on le devine ici, c’est une manie qui consiste à placer la caméra au point de l’action où l’on ne voit rien, depuis lequel l’action est incompréhensible. Ce principe, qui gouvernait Cloverfield, ne revient dans Laisse-moi entrer qu’à l’occasion d’un plan-séquence virtuose, lorsque la caméra ne quitte pas le siège arrière d’une voiture depuis le moment où le chauffeur entame une folle marche arrière, jusqu’au terme de ses nombreux tonneaux. Plus tard, la caméra fixée au fond d’un bus scolaire, un groupe d’élèves paniqués sur un lac gelé, susciteront momentanément l’angoisse de la catastrophe, cette peur à grande échelle dans laquelle Reeves semblait exceller. Rien n’arrivera plus cependant.

Laisse-moi entrer est l’archétype de ces remakes américains spécialisés dans la surenchère. Se trahissant lui-même, le réalisateur de Cloverfield montre tout. Là où Alfredson filmait de loin lorsque la petite goule se jetait sur un jogger, il contemple une chose de synthèse mal animée s’exciter sur un cascadeur. Le film, déjà fragile, s’effondre alors avec fracas lors d’un gros plan conclusif sur le maquillage de Chloë Moretz, babines retroussées, regard par en-dessous, etc. Moretz est d’ailleurs celle qui introduit le ver dans la pomme : si jeune, et déjà enfermée dans un rôle, elle incarne à nouveau la Hit Girl de Kick Ass, figure juvénile habitée d’une violence peu commune. Le vampire Abby – Eli en version originale, passage du juif au chrétien caractéristique de cet arôme yankee voué à s’estomper – est l’exemple type du rôle qu’elle aurait dû refuser : à l’instant de son apparition à l’écran, on ne voit qu’une starlette enlaidie tâcher de jouer du mieux qu’elle peut. Littéralement translucide. On a beau scruter l’écran avec les yeux écarquillés, on ne voit rien, personne. Dans l’ombre de ce fantôme, comme par politesse, Smit-MacPhee s’éteint à son tour.

Le problème, en effet, est globalement visuel. Avec une redoutable permanence, Cloverfield plaçait sa caméra à l’angle qui permettait de ne révéler que ce qui était nécessaire. Aujourd’hui Reeves passe son temps à se tromper d’image : ne filme pas son actrice principale, mais sa célébrité et ses maquillages grand-guignol ; rajoute l’image d’une goule de synthèse grimpant aux arbres, comme Robert Pattinson dans Twilight – Alfredson s’était contenté de faire remonter sa caméra le long du tronc et d’arriver sur l’actrice déjà postée dans les branches – et ôte l’un des plans les plus marquants de l’original, le pubis marqué d’une plaie horizontale, mais sans sexe, de la gamine – cédant ainsi au puritanisme absurde ; puisqu’il ne s’agissait évidemment pas alors de filmer un pubis, mais une blessure, une absence de sexe, une monstruosité, bref, tout sauf de l’érotisme pédophile. Les images sont très belles, ce n’est pas la question : ce ne sont juste pas les bonnes.

Les couleurs chaudes de ce remake indiquent, à un niveau plus général, le hors-sujet complet dans lequel s’est engagé Reeves. Le titre original de Morse se traduisait par Let the right one in (laisse entrer celui qui est le bon), référence au folklore qui veut qu’un vampire ne peut entrer nulle part sans y avoir été invité. Il y était question de l’intrusion dans une réalité glaciale et industrielle à la fois – le rabatteur égorgeait les victimes comme des porcs dans un abattoir – d’un univers chargé de sens, opposé aux brutes maltraitant arbitrairement le petit héros. Celui que le titre invitait à laisser entrer, c’était le vampire, mais c’était surtout les lois ancestrales, primaires, et leur cargaison de sens. L’une des plus belles scènes, dont Reeves ne ressert qu’une copie sans âme, montrait le garçon vouloir jouer avec ces lois, émerveillé par leur caractère implacable : il demandait, juste pour voir, à la fillette d’entrer chez lui sans y avoir été conviée. Amoureuse, elle acceptait d’assouvir cette curiosité, avant de se mettre à exsuder du sang, l’air résigné de l’amante soumise sur le visage. Le garçon se jetait sur elle : « Tu peux entrer ! Tu peux entrer ! » - devenu croyant.

Laisse-moi entrer n’est pas cette histoire de conversion ; à peine une histoire d’amour. C’est un sabotage : celui de l’idée que l’on se faisait de Matt Reeves – qui, sans son camarade de fac JJ Abrams, n’est décidément plus le même –, de Chloë Moretz, du compositeur Michael Giacchino (pourtant oscarisé pour Là-Haut), et du mythe du vampire à Hollywood. Exception faite de la bonne surprise Jennifer’s Body, la liste des films de vampires sortis ces dernières années aux USA ressemble à une litanie de nanars, certains assumés, d’autres pas. Entre le bourbier Twilight, la saga Blade aux deux-tiers ratée, la saga Underworld, Lesbian Vampire Killers, Blood : The Last Vampire, L’Assistant du Vampire, Daybreakers… sans parler des séries True Blood et Vampire Diaries, on reste à des années-lumière du début des années 90, du Dracula de Coppola et d’Entretien avec un Vampire. Début 2011, Tim Burton et Johnny Depp se lanceront dans Dark Shadows, histoire du vampire télévisuel Barnabas Collins : tentative de mettre un terme à l’exil du mythe, et de le laisser rentrer au Nouveau Monde. En attendant, il suffit de se tourner vers d’autres contrées pour trouver de délicieux millésimes : vers la Corée avec Thirst, sorti fin 2009. Et vers la Suède, oui.

par Camille Brunel
samedi 9 octobre 2010

Laisse-moi entrer Matt Reeves

États-Unis ,  2010

Avec : Kodi Smit-McPhee (Owen) ; Chloe Moretz (Abby) ; Richard Jenkins (Le père) ; Elias Koteas (Le policier).

Durée : 1h52
Sortie : 6 octobre 2010

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