Cannes 2009 #2

Couleur

Quinzaine des réalisateurs

En Italien, « tetro » veut dire sombre. Le plus souvent pour décrire un état psychologique. Dans l’italo-argentino-américain de Francis Coppola, le mot désigne certes un personnage, mais surtout une couleur. Dans son dernier film présenté aujourd’hui en ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs, c’est la couleur physique qui décrit des états mentaux. Tout commence dans la blancheur irradiante de l’uniforme de marin du jeune Benny, qui rend visite à son frère Angelo dans une Buenos Aires des années cinquante, semblable à la Nouvelle Orléans d’un Un Tramway nommé désir. Il découvre qu’Angelo, qui a fui le giron familial et l’emprise d’un père musicien unanimement considéré comme un génie, est devenu Tetro. Parti retrouver un frère idéalisé, il découvre un homme sombre au talents d’écriture éteints, aux œuvres inachevées, rangées dans une valise, écrites dans un langage codé.
Tetro commence par ces deux pôles, schématiquement opposés. Un jeune candide, Benny. Un homme noirci, Tetro. L’histoire avance moins par le drame que par la couleur. Il commence par mêler le blanc au noir, à mettre Benny dans la vie et dans le passé de Tetro. Benny déchiffre les manuscrits de son frère : des fragments d’autobiographie lui parlant d’un passé qu’il ignore. Histoire flamboyante faite de teintes vivides, de souvenirs en technicolor, de rêves de scènes qui citent Les Chaussons rouges et Les Contes d’Hoffman de Powell & Pressburger, et renvoient aux effets vidéos de One from the Heart. Ses découvertes sont autant de chocs, d’accidents – le film utilise beaucoup cette métaphore, et Coppola y offre une scène d’accident peut-être moins virtuose, mais plus brutale et étrange que celle de Tarantino il y a deux ans.
Tetro est un étrange noir et blanc. Une couche de cendre recouvrant des braises sur lesquelles il suffit de souffler. Tout devient rouge et jaune, un enterrement s’embrase. A bien regarder, cette couleur aveuglante est toujours présente, même dans les images les plus grises. La HD n’y est pas pour rien. La décision de la couleur n’est jamais prise une fois pour toutes. L’impression est forte, lors des gros plans notamment, de retrouver une sorte de couleur originelle, ni noir et blanc, ni couleur, mais tetro.

À part ça, la rencontre de Francis Ford Coppola avec le public de la Quinzaine des réalisateurs, ce matin après la projection de Tetro, a été pénible. Aucune question sur le film. Dommage, il y avait de quoi. Tetro est un grand film. Richissime en formes. Inventif. Tranquille. Coppola est à l’aise avec Buenos Aires, filmée comme une ville américaine des années 50. A l’aise avec son propre cinéma, convoqué au grand complet, du Parrain à L’Homme sans âge en passant par One from the heart. A l’aise, particulièrement, avec son démon par excellence.
Il y a toujours eu deux Coppola. L’un qui peine parce qu’il n’arrive pas à créer, l’autre qui souffre de ne pas pouvoir mettre de limites à son excès créatif. Martin Sheen et Marlon Brando dans Apocalypse Now, Matt Dillon et Michey Rourke dans The Rumble Fish… Les exemples ne manquent pas de couple d’hommes d’âge différent et pourtant opposés par la rivalité. Mais l’idée est belle, parce que simple, d’avoir pour une fois donné à cette rivalité le nom de la question qui hante le plus le cinéaste (et avec lui la génération du Nouvelle Hollywood), celle de l’auteur.

Coppola à la Quinzaine from Independencia on Vimeo.

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
mercredi 13 mai 2009