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Cannes 2009 #3

Girardot et Suwa

Quinzaine des réalisateurs

La séance du matin de Yuki & Nina, dernier film de Nobuhiro Suwa co-réalisé avec Hippolyte Girardot, vient de se terminer. Ovation molle pour un grand film. Aussi grand que le récit est minimal. D’autant plus grand et contemporain qu’à la différence de Rossellini, à nouveau convoqué après Un Couple parfait (après Voyage en Italie, Allemagne Année Zéro), Suwa ne peut s’appuyer sur aucune catastrophe mondiale.

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Un couple divorce. Lui, français, reste à Paris. Elle, japonaise, rentre au pays. Leur fille de sept-huit ans refuse dûment de suivre la mère. C’est très peu. Suwa et Girardot – les véritables parents de Yuki comme ils l’ont dit dans le Q&A d’après-séance – s’interdisent de faire croître artificiellement le drame. Celui-ci ne devient jamais une histoire, encore moins un roman de formation. Le drame reste à l’état de tension. Yuki est impassible quand ses parents se déchirent et s’absentent, quand sa mère explose en sanglots ou que son père danse bourré en pleine nuit au milieu du salon. Le film ne montre aucun traumatisme violent sans cesser pourtant de parler des conséquences psychiques de cette séparation. Quelles conséquences ? La sensation que le monde a arrêté de faire sens. Beaucoup de confusion, des actes de cruauté involontaires. Superbe séquence où le père ivre justifie pour sa fille sa décision de la laisser partir au Japon, de ne plus la voir pour son bien. Cette seule manière de subtiliser les effets du divorce sur l’enfant vaut bien d’ores et déjà à Suwa la palme de l’efficacité.
Formellement, le film donne une grande impression de tranquillité mais les idées, les hardiesses sont omniprésentes. Le décentrage d’une mère collée sur l’un des côtés du cadre. La circulation des affects dans un seul plan fixe et serré – la fille au premier plan qui écoute la dispute des parents au fond du couloir traversé par la mère qui vient fermer la porte et éteindre la lumière, qui rappelle les jeux sur le champ-contrechamp d’Un Couple Parfait, entre deux chambres d’hôtels. Zéro effets de manche, mais folle audace.
Au début du film, un vieil homme dessine un arbre. À la fillette, il explique qu’il utilise un crayon jaune pour rendre la réflexion du soleil sur les feuilles. Plus tard, alors qu’elle a fugué, Yuki traverse une forêt dont elle ressort, sur un autre continent. On ne l’a pas vu venir mais la longue course dans les bois précédant la découverte d’un paysage japonais avait commencé de multiplier des touches de couleurs mauves, des fleurs exotiques. Cette transformation du paysage ne fait sens qu’au moment où un raccord montre quelques maisons japonaises. Suwa multiplie ces touches a priori neutres mais dont le sens opère à retardement. Un couple parfait se donnait la tâche de réinventer le champ-contrechamp. Yuki & Nina, plus généralement celui du raccord.

On reprendra ces notes plus tard, après le Ang Lee qui commence dans une petite demi heure.

2

Il n’y a pas foule pour parler, aujourd’hui dans la presse, du film de Suwa. Que cela n’empêche pas le film de grandir. Tout est fendu dans Yuki & Nina. Partage de la réalisation entre Suwa et Girardot, double appartenance de Yuki au Japon et à la France, deux héroïnes pour le récit, couple qui divorce, ménage de deux scènes dans chaque plan, etc. Il faut beaucoup de paresse pour rendre compte du film sous un angle thématique, louer en premier lieu l’élégance du film ou l’interprétation des deux fillettes. Ce serait plaquer sur le film une image d’évidence de l’enfance, et méconnaître l’intelligence de Suwa, sa précision sidérante de pensée et de mise en scène.
Ce qui a frappé hier, c’est la manière dont la confusion pénètre doucement ou brutalement la cohérence. Dans cette scène par exemple où la musique réveille brutalement Yuki qui trouve son père dansant au milieu du salon, puis lui expliquant comme à une adulte pourquoi son départ au Japon, leur séparation, le fait de ne plus se voir, est en fait une bonne chose. Girardot y est à son meilleur, survolté, irresponsable, monstrueux. Mais dont la pensée s’éclaircit en progressant vers une démonstration, en image. Le père montre quatre longs traits noirs sur la fenêtre à sa fille, qui ne voit pas ce qu’on veut lui faire voir. Il l’invite ensuite à déplacer un projecteur de diapo au même endroit pour reconstruire un mot. L’image fait sens par la superposition des deux moitiés – variation, comme dans la forêt, sur l’effet Koulechov. Progression vers des images au moins doubles, toujours à double fond, tissant ensemble deux cadres, comme au Japon cette lettre vidéo envoyée par Yuki à Nina en France. Ou le chat qu’elle a avec son père via l’ordinateur.
Il est tôt pour esquisser une théorie, en même temps c’est l’enjeu de ses notes de glisser de la description au concept. Au risque de glisser tout court. Le sentiment est que le cinéma de Suwa participe à une discussion contemporaine sur l’expérience. Quelle expérience est encore possible. Question généralissime qui, adaptée au cinéma de Suwa, pourrait se reformuler ainsi : qu’en est il de l’expérience aujourd’hui par rapport, notamment, à l’époque de Rossellini ?
Chez le maître italien décors et personnages partageaient le même territoire. Le même cadre aussi. Le vide de villes en ruines était le vide de l’esprit du garçon d’Allemagne Année Zéro. Dans la catastrophe, ce cinéma trouvait un sens dans la correspondance des états des hommes et du monde, et dans l’immédiateté de ce sens. C’était un cinéma sans intérieur : tout visible, tout en scène.
Le sens n’a plus cette immédiateté. Suwa reste Rossellinien en ce qu’il se méfie du partage entre interne et externe. Seulement, chez lui un cinéma du tout en vue ne peut pas se donner d’emblée. C’est une conquête. Une conquête désespérément matérielle et sensible, déjà là dans Un couple parfait et son idée d’un contrechamp sans coupure, interne au plan.

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
jeudi 14 mai 2009

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