Cannes 2009 #8

Determinator t(w)o

Compétition officielle

Cela valait le coup de se réveiller tôt, Vengeance est fort. Tant pis pour la salle du Debussy qui – à une petite foule de toistes-léninistes près – est resté insensible à la performance des deux Johnnies.

C’est un film déterminé. Aussi déterminé que son héros semble indécis. Il commence vite. Une femme en train de préparer le déjeuner. La cuisine a l’air occidentale, elle aussi, c’est Sylvie Testud. Mais sa manière de remuer la soupe, la disposition des casseroles sur le feu, et la mise en scène, avec des travelling aériens sur les potages bouillonnants, ne dupent pas : le repas est absolument chinois. La recette du film est donnée d’emblée. Les films de To sont de grands repas (le dîner entre otages de Breaking News), pour une fois le chef est blanc.
L’histoire avance elle aussi à toute allure. Trois tueurs asiatiques pénètrent dans l’appartement, tuent son mari, ses deux fils et laissent la cuisinière mourante. Le tout en quinze secondes, une douzaine de coups de feu et quelques plans, une porte défoncée, trois visages asiatiques sous des capuches noires, un armoire dégoulinant de sang. Pas de temps pour comprendre autre chose que l’essentiel, c’est une boucherie. Plus tard, avec la complicité de trois autres tueurs, l’action sera reconstruite et élucidée. Pour l’heure, Johnnie préfère avancer et présenter son héros : Costello.
Que le chanteur Johnny Hallyday prenne le nom du Samouraï de Melville n’est peut être qu’anecdotique. Plus important : le personnage Costello joue sans pudeur avec la personne Hallyday. Costello, venu de France pour venger sa fille, se raconte petit à petit. Il se présente comme chef de cuisine. Ce mot « chef » revient plus tard pour suggérer que Costello fait partie du milieu. La mafia, certes. Mais encore ? Un indice : à Paris, il possède Les Frères, un grand restaurant sur les Champs Elysées. Genre Fouquet’s, tanière du sarkozysme et des Césars. Que To connaisse Paris aussi bien que Honk Hong ? Bien sûr que non. Mais des films directement politiques comme Election, ou à couvert comme Sparrow, prouvent que Johnnie To n’est définitivement pas Wong-Kar-waï. Tout est politique. Comme coïncidence ou affinité élective.
Costello apparaît comme un homme d’acier. Un terminator, jamais traversé par le doute ou des problèmes de morale. Son cerveau trouve illico la bonne solution. Cela vous fait penser à quelqu’un ? Le président… de Californie, évidemment. Schwarzenegger (relire le magnifique texte de Jim Hoberman, « Le Surdeterminator ») est rentré dans le cinéma pour construire, autant que son corps et ses muscles, un espace politique où rendre possible son absurde candidature à la présidence des Etats Unis. Il arrive ici exactement l’inverse. Il n’est pas faux de dire que son engagement politique précède (et a posteriori justifie) sa présence dans un film comme celui-là.
Autre inversion, par rapport à Schwarzy « surdeterminator », Costello est incapable de se souvenir de quoique ce soit. Touché à la tête par une balle, il photographie tout ce qui l’entoure pour combler ses soudains trous de mémoire (un peu comme le héros de Memento – mais la même ruse était dans Sparrow). Terminator se rallumait sans cesse du désastre avec une seule pensée, claire et nette : kill Connor. Costello doit chercher parmi ses Polaroïd pour ne pas confondre amis et ennemis. Et avoir recours à toute une comédie enfantine de banderoles adhésives pour repérer sa cible.
Cette figure de détective fou est fréquente chez To. Comme le Mad Detective, Costello est un personnage extrême dans ses forces et dans ses faiblesses. On doute tout le temps de lui. C’est une preuve de fidélité pour ses amis dans le film et dans la salle. Si l’on en croit les sifflets, peu de monde à Cannes aura envie de défendre ce personnage. Pourtant l’un des plus attachants que To ait inventé. Costello est un chef sans mémoire. Un homme jamais ailleurs que dans l’action. Ne serait-ce pas la meilleure satire de la psychologie sarkozyste ? Notre Vengeance ? On applaudit en tout cas qu’elle passe par le meilleur ami du chef de France. Géniale comme l’idée que Costello en vienne à payer, pour accomplir sa vengeance, trois assassins appartenant à la même triade que celle responsable du meurtre de sa fille. Ils ont tous le même Boss. « Et Le Boss, il est au courant ? » – demande un des assassins. « Non, c’est juste une coïncidence ».

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
lundi 18 mai 2009

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