Cannes 2009 #9

Mou

Un certain regard

Le père de mes enfants est mou. C’est peut être qu’il veut rendre son portrait du producteur Humbert Balsan attachant / montrer tout l’attachement qu’il a pour lui. Bien pour Balsan. Mal pour le film. D’un côté la volonté de suivre le producteur dans son travail soulage des éventuelles craintes hagiographiques. De l’autre, de multiples détails marquent sans cesse la position d’une énonciation principalement affective, ce qui ne serait pas un problème si le film n’était pas à ce point concerné par l’héritage et les filiations – on peut reconnaître l’auteur aussi bien chez le jeune cinéaste que le producteur prend sous son aile, même au cœur de la tourmente financière, que chez la fille qui, après le suicide de son père, reprend son affaire. Aux moins dupes, l’opération semble plus compliquée et moins inoffensive que l’hagiographie d’un mec juste.
A un an du rapport du club des 13 sur le cinéma du milieu, Le père de mes enfants est le seul film qui se soit lancé sur la question. Tout comme le rapport Ferran, ce film a le mérite d’exister. Le rapport est un véritable journal, à la fois intime et collectif, de la profession. On y apprend beaucoup de choses sur comment se conçoit et se finance un film (d’auteur, du milieu, du CNC… aucun terme ne va et c’est bien la question). L’idée qui guide cette analyse laisse perplexe. Le cinéma du milieu n’est jamais vraiment défini, sinon à travers d’autres espaces : il est tout ce qui se trouve entre la marge et le film commercial. Il n’est ni figue ni raisin. Alors quoi ? Mi figue, mi raisin. Ce n’est pas flatteur. D’où la métaphore du pont. Le cinéma du milieu n’est pas un concept, mais un service : il sert de pont entre les deux bouts du cinéma. Ou bien, il servait de, car aujourd’hui : le pont est devenu une faille. Oui, mais pourquoi ? Et surtout, quoi faire ?
Curieux que, parallèlement, deux instances de la culture française, le monde de l’édition (Livre, que faire ? aux éditions La fabrique) et l’Action culturelle (Les Etats généraux de l’AC), se soient posés la même question. Curieux que la crise des Cahiers soit arrivée à peu près au même moment. Dans l’ordre, ce sont trois échecs, trois occasions ratées. L’ouvrage Livre : que faire ?, qui aurait pu faire bulle de neige, est resté lettre morte. Quant aux états généraux, ils ont été un fort beau moment. La fierté d’un réseaux de personnes, d’une communauté qui est une véritable ressource du militantisme culturelle. Mais il n’a pas été, il faut le dire, le laboratoire auto-critique qu’il aurait fallu opposer à l’agression et au mépris du gouvernement. Par degrés de gravité, la critique arrive première. Elle n’était simplement pas là. Enfin, nous y étions. Mais d’une manière complètement a-critique. Aucun lieu se prêtait plus que les Cahiers à développer une critique du cinéma du milieu d’une part et de l’action culturelle (qui sert et soutien) le premier de l’autre. Et il aurait fallu le faire de manière à la fois corrosive et humble. Sachant que nous sommes une partie de l’affaire. Beaucoup de critiques font l’action culturelle. Beaucoup vivent de ça. Beaucoup y croient. C’est notre cas.
Or, quand on croit et on aime une chose, et que cette chose est en danger, le premier réflexe est de la protéger. Dans notre cas, on aurait du plutôt l’exposer. L’exposer au danger de la critique. Or, le rapport de la critique avec le cinéma du milieu n’est pas un rapport d’interaction dialectique et d’indépendance réciproque, mais de confusion et d’étouffement réciproque.
Ce n’est pas en descendant tel ou tel film, celui de Mia Hansen-Love, que les choses vont s’arranger. Il faut repenser notre rapport à ce monde. La structure du cinéma français du milieu ressemble de plus en plus au cinéma de la qualité contre lequel Truffaut a dirigé son plus célèbre pamphlet. C’est un étrange jeu de l’histoire que le nom de Truffaut (et la revue dont il a contribué à établir l’autorité) soit le modèle du cinéma de la (nouvelle) qualité française. Le lieu de sa pérennisation molle.
C’est justement dans la ligne de ce cinéma – cinéma d’auteur, bon cinéma – que Mia Hansen-Love love son travail. La filiation est d’ailleurs revendiquée dans un propos paru et affiché dans le numéro de Cannes des Cahiers : « Le cinéma c’était ça ». C’est encore ça. Un panthéon qui conserve et transmet un patrimoine impérissable, in-critiquable, monumental : l’auteur. Du coup, c’est comme pour les Rois : qu’il soit fécond ou stérile, le père-auteur aura ses enfants.

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
mardi 19 mai 2009