Cannes 2009 #10

Dans la jungle

Un certain regard

15h25

Une remarque sur Raya Martin, et d’autres à travers lui, à la sortie de la séance de 14h d’Independencia ; une remarque pour décrire simplement l’effet qu’un tel film fait. La salle était comble et, on l’a cru, un peu envoûtée. C’est toujours une bonne nouvelle dans un lieu si prompt à s’indigner de tout et de rien, et à finir par le désirer.
Martin fabrique des environnements. Des images auprès desquelles on peut rester, des personnages qu’on peut veiller, sans chercher l’identification. Des films au fond peu manipulateurs, dans le sens où leurs manipulations sont immédiatement affichées et ne concernent que le visible. Un cinéma qui ne cherche pas à mettre son spectateur dans une chaise roulante et une immobilité forcée (de Fenêtre sur cour d’Hitchcock à Johnny s’en va-t-en guerre de Dalton Trumbo), mais organise les conditions d’une immobilité consentie, d’une vigilance. Ce sont des charmes, dans le meilleur sens du terme, qui vous mettent tantôt dans la torpeur, tantôt sur le qui-vive.
La présentation qu’en a fait Raya Martin était émouvante - énergique, angoissée. Dédiant le film à deux neveux (précision ultérieure : « un peu bourgeois et américanisés »), il disait avoir inventé Independencia en réaction aux craintes de la jeunesse, contre la mollesse, espérant qu’un jour on puisse mourir pour son pays et pour le cinéma. Sans les guillemets : retrouver la détermination dont étaient capables les anciennes générations.
Raya Martin appelait par là à une radicalité qui soit inséparablement politique et esthétique. Résolument dirigée, dans Independencia, contre des actes de répression coloniale et la soumission qui s’en suit, elle ne doit s’occuper que d’inventer un rythme, une vitesse, un ton, une voix indissociablement nationale et personnelle. Independencia raconte simultanément l’histoire du pays et l’évolution d’un cinéaste, du muet au parlant, de l’exotisme hollywoodien, en passant par l’esthétique des bandes d’actualités, à l’expérimental de Brakhage auquel le dernier plan rend hommage. Il noue une tranquille histoire de maquis et une fièvre tropicale.

18h20

Dans l’entretien qui a suivi, Raya Martin avouait qu’Independencia avait pu ironiquement naître d’une réaction anti-Apichatpong. Il pesait ses mots. Répétait son admiration - la nôtre - pour le cinéaste thaïlandais. Visait surtout le virus du film de jungle qui a déferlé sur le continent asiatique après Tropical Malady.
Faites de feuillages en plastiques et peuplée d’un faune docile, la jungle d’Independencia est entièrement fausse. C’est une succession de clairières, de chemins, de buissons déconnectés les uns des autres, des cadres dans lesquels les personnages entrent et sortent mais paraissent toujours surgir des bords ou se cogner contre les parois. Tout est construit, comme dans un cinéma primitif, en fonction des limites du cadre. Celui-ci est peu à peu débordé par des averses, des tempêtes, des problèmes techniques contrefaits (panne de projecteur, bobine d’actualité sauvagement casée au milieu, multiples effets de littéralité), un sursaut des personnages à fuir l’image pour échapper à des colons américains aux moustaches aimables et aux fusils impatients. L’acte de résistance ultime est une sortie de cadre et un saut dans le vide, mais cette désaffection colore aussitôt fièrement l’image de couleurs nouvelles.
Ce n’est pas parce que le film alterne sur presque toute sa longueur scènes d’intérieur (en cabane) et d’extérieur (dans la jungle), moments en famille et moments de chasse, qu’il compartimente si clairement le dedans et le dehors. Tout est fait en intérieur ; tout est soumis à une intrusion extérieure. Mettre la jungle en studio, c’est déterminer d’emblée qu’une intrusion pourra être comprise comme une invasion. Nationale et intime. Il faut alors redistribuer les positions – fuir dans la jungle, négocier les rapports dans chaque image d’un dedans et d’un dehors. Les meilleurs films sont ceux qui, plutôt que de vous tenir à tout prix dans un siège, savent vous montrer la sortie.
[ce que font à ce moment précis les « coachs » de la salle internet où nous écrivons].

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
lundi 18 mai 2009

Accueil > évènements > festivals > Cannes 2009 > Dans la jungle