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Cannes 2009 #13

La rampe en feu

Compétition officielle

Inglourious Basterds de Quentin Tarantino était, avec Tetro de Coppola, le film que Cannes attendait le plus. Nous sommes arrivés à la projection du matin avec vingt minutes d’avance. Trop tard. L’immense salle Lumière était pleine et le flux des accrédités dévié vers la salle-tente du 60e anniversaire où l’on a pu prendre place comme d’anciens cinéphiles du cinéma Mac-Mahon : au premier rang, la nuque raide, au pied d’un écran gigantesque. Musclée, tarantinissime, la bande-annonce du film faisait moins rire que peur. Elle laissait imaginer un pur film de vengeance où des américains reprendraient le rôle des cascadeuses de Death Proof, et Adolf Hitler celui de Kurt Russell. Quelques propos de Tarantino avaient filtré, assez généraux mais déjà théoriques, qui entretenaient les espoirs et les craintes : c’est le cinéma, et la foi qu’il a dans celui-ci, qu’il comptait opposer au nazisme. Le film a vraiment déjoué cette attente et, non sans un effet déceptif sur le moment, balayé les craintes. Film hyper-puissant, difficile à digérer. Pourquoi ? C’est un film sur le cinéma. Sur la puissance du cinéma. Le defi donquichottesque de Tarantino est de jouer un tour à cette force et de la dépasser. Son film se termine d’ailleurs sur une image proche de ce grand chef d’œuvre inachevé-inachevable qu’est le Quichote d’Orson Welles. C’est sur ce terrain que Tarantino va à la bataille. Pas facile de le suivre d’emblée. Mais impossible, en dernière analyse de nier sa grandeur.

Le générique est sobre. Se laisse seulement remarquer par quelques changements de police. Un caprice ? Tarantino confirme dès l’entame ce qu’on attend de lui ; de ce titre, Inglourious Basterds, avec un « e », emprunté à la version américaine d’une série B italienne de guerre de 1978, Quel maledetto treno Blindato d’Enzo Castellari ; et de cette histoire installée dans la France occupée par les Nazis. On s’attendait à que le terrain du film soit à son tour occupé par toutes sortes d’étrangetés, de virevoltes, de changements de registres. Tarantino poursuit plutôt dans une voie littéraire dont on connaît les marques superficielles, jeux de polices, voix-off, recours aux divisions en chapitre. On le sent, on le sait de plus en plus lié à l’écrit. Le virage littéraire de Boulevard de la mort n’était évidemment pas un incident isolé mais le cap unique de sa démarche. La surprise, c’est qu’Inglourious Basterds est certes un film de vengeance, mais coudée. Elle n’est pas là où on l’attendait. Elle est bien sûr chez les basterds emmenés par Aldo Brad Pitt, un escadron d’élite juif américain qui assassine les nazis par dizaines. Elle est là, mais grotesque : noms d’indiens, prélèvement de scalps, etc. La vengeance qu’ils entreprennent est fière mais comptable. Masculine. Cinéphage. Drôle et fatigante. Une vengeance crâneuse, pour le geste.
La bande-annonce avait caché le personnage de Shosanna – Mélanie Laurent. Elle apparaît à la toute fin de la première séquence – 1941, dans une France occupée aux allures de western, dans une famille française au père robuste comme un bûcheron canadien. Celui-ci cache sous son plancher la famille Dreyfuss, dont la fille Shosanna.

Un officier de la gestapo s’en doute, s’invite dans la maison, adresse pendant une dizaine de minutes, dans un français soutenu et un ton à la fois cordial et ferme, toute une série de politesses. Invitez moi à entrer. Plutôt un verre de lait. C’est une conversation d’hommes, vos filles pourraient-elles sortir. La scène est bien subtile. On ignore les raisons de la visite. Démasquer un résistant ? Voler une fille – plutôt la blonde, Léa Seydoux ? Tarantino donne des indices, fait pencher vers l’une ou l’autre hypothèse. Laisse entrevoir des yeux dans les interstices du plancher, mais dont la caméra ne tire aucune prouesse. C’est plutôt un duel littéraire dont le père ressort presque en pleurs alors que la conversation n’a cessé de multiplier les civilités. Alors que la seule arme brandie a été un beau stylo à plume et une bouteille d’encre.
On se souvient qu’évoquant la scène de l’accident dans Death Proof, Tarantino disait avoir voulu faire une scène d’anthologie. Qu’en dessous de cette barre il l’aurait considérée comme un échec. Inglourious Basterds ne donne pas cette impression. Presque tout est tranquille, bas, sans hystérie. Le choc démultiplié de Death Proof a laissé place à quelques gunfights éclairs. Mais la question demeure : surtout ne pas travailler pour rien. Tarantino devant ce film, c’est plus que Walter Pidgeon / Fritz Lang, dans Man Hunt, avec Hitler dans le viseur. Tarantino dans un film ne se posera même pas la question. Pas s’il faut tuer. Pas comment le faire – c’est la question d’Aldo Brad Pitt. Mais qui l’opérera.
C’est Shosanna, seule rescapée de dessous le plancher. Quatre ans plus tard, propriétaire d’un cinéma où, par un concours de circonstances, sera donnée l’avant-première d’un film de propagande nazie, en présence de ses membres les plus éminents. Elle imagine tôt un attentat. Tourne au préalable un film où son visage, se substituant à un héros allemand, apparaît pour déclarer sa vengeance au théâtre nazi. Ce n’est pas assez : le cinéma n’est pas une arme métaphorique mais réelle : un incendie au film nitrate. Vengeance juive, féminine, cinéphile. Vengeance, aussi, de Zanuck contre Goebbels. Jouissance alimentée par le feu, alimenté par la pellicule. Le feu consume l’écran, le film est projeté dans un nuage de fumée. Tarantino n’avait jamais été si grinçant, féroce, furieux.
Ce ne sont pas les Américains qui ont tué Hitler. Les Américains, ces basterds, trouvent ici un moyen de remplacer l’histoire de Shosanna par la leur. Restent que le film aura inventé deux étranges terroristes, et voulu renouer avec les anneés soixante-dix dont ce film, via Castellari, dit venir. Le cinéma est une arme. Une arme plus forte que cette plume par laquelle Tarantino entre dans le film. Une arme plus rapide, « qui brûle trois fois plus vite que le papier ». Manière pour Tarantino de reconnaître une supériorité du cinéma sur l’écrit, ou plutôt l’intérêt d’une recomposition batarde : une projection sur un écran de fumée d’un mythe de la bible, un Golem.

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
mercredi 20 mai 2009

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