Cannes 2009 #19

Palmares

20h
Palmarès

Caméra d’or :
Samson et Dalila de Warwick Thornton
pas vu

Premier prix du jury, ex equo :
Ceci est mon sang de Park Chang-wook et Fish Tank d’Andrea Arnold.

Prix du scénario :
Chun Feng Chen Zui De Ye Wan de Lou Ye.

Prix de la mise en scène :
Kinatay de Brillante Mendoza
Si mise en scène veut dire quelque chose, ce n’est sûrement pas chez Mendoza qu’on va le trouver.

Prix de l’interprétation féminine :
Charlotte Gainsbourg (Antichrist)
Juste récompense.

Prix de l’interpretation masculine :
Christopher Waltz (Inglourious Basterds)
Très juste récompense. Grand acteur. Meilleur nazi polyglotte depuis longtemps.

Prix exceptionnel du festival de Cannes :
Alain Resnais.
Papa de David Lynch, en baskets sur la scène du théâtre Lumière. Mais. Il fait un film de jeune et on lui remet un prix de vieux.

Grand prix du jury :
Un Prophète de Jacques Audiard
Drôle : il veut, comme Resnais deux secondes plus tôt, remercier tout le monde. Resnais parlait des comédiens et techniciens. Audiard ne remercie qu’UGC, France 2, Pascal Caucheteux, Canal +.

Palme d’or :
Le Ruban Blanc de Michael Haneke

Dimanche 24, dernier jour du soixante-deuxième festival de Cannes. Pas envie de se livrer aux pronostics ou aux commentaires de palmarès, (toujours un grand moment de solitude). Plutôt de faire le point, débrayage avant bilan, sur les films qu’on n’a pas vu, ceux qu’on a eu envie d’ignorer, ceux qu’on aurait pu ignorer, et ceux qu’il nous tarde de revoir.

Les films qu’on n’a pas vu

Rien qu’en officielle, la liste est longue. Parmi eux, deux cinéastes diamétralement opposés dans notre estime, et pourtant souvent atteints par les mêmes reproches. On dit des choses diverses, quoique rarement flatteuses, du Gaspard Noë, récit d’errance juvénile à Tokyo, un des deux films cosmopolites avec une séquence dans un love hotel — l’autre est Map of sounds of Tokyo de la Catalane Isabel Coixet, un calvaire de bossa nova et d’exotisme nippon. Et Tsai Ming-liang. Qui a réussi à rentrer avant-hier dans la salle Bazin pour voir Visage s’est dit déçu. La projection officielle hier a été lourdement sifflée. Cela ne veut évidemment rien dire. Est souvent revenu ce reproche : ce n’est pas un film mais une installation. Les mêmes personnes disent ou écrivent que tel film n’est pas mis en scène, n’est pas du cinéma, que tel cinéaste est en fait un imposteur. Mots vides de sens qui disent bien l’état du discours critique. Grands concepts devenus inopérants, mauvais langage. Mots laissés au pur domaine de la tautologie. Ils peuplent aussi bien les notules de Télé-poche que certains des textes prétendument théoriques des Cahiers. On épuiserait une vie à dire ce qu’est, ou ce que n’est pas le cinéma. Il y a beaucoup de légèreté et de précision à gagner si on laisse la question en suspens pour se soumettre à la discipline des faits, du laboratoire. Dans l’attente, on garde avec nous le mot de Steve McQueen, Caméra d’or 2008 avec Hunger : nous sommes tous entrés dans l’ère du cinéma. Il est devenu l’origine de tous les arts. Faire entrer dans les revues des objets qui ne reçoivent habituellement pas le nom de cinéma (installations, peintures, dessins, jeux vidéos, pièces, livres, etc) est largement insuffisant : c’est un seul et même laboratoire dans lequel restent à mener les bonnes expériences.
À la Quinzaine, pas mieux. La famille Wolberg, coup de cœur d’Olivier Père pour sa dernière année. J’ai tué ma mère de Xavier Dolan, un québécois de 19 ans qui a reçu trois des quatre prix décernés par la sélection parallèles. Montparnasse de Mickaël Hers, le plus grand jeune cinéaste français selon Luc Moullet. Le court Thermidor de Virgil Vernier, jeune cinéaste dont Jean-Pierre Rehm nous disait grand bien.
Père s’installant à Locarno dont il dirigera sa première édition en 2010, Frédéric Boyer est le nouveau délégué général de la Quinzaine des réalisateurs. C’est l’un des fondateurs de la boutique de location Vidéosphère, boulevard Saint-Michel à Paris. Un des sélectionneurs de la Quinzaine depuis une dizaine d’années – sa nomination est aussi une façon de prendre acte de la réussite du comité de sélection. Boyer exposait avant-hier son programme pour après-demain. Un discours officiel qui ne pouvait que laisser ouverte la question de la politique à venir – et cachée par le mot même, bien pratique, d’ouverture.
D’ouverture à quoi ? Sur la terrasse du palais, un ami bien informé disait que la différence se notera surtout au niveau du cinéma indépendant américain, dont Boyer est paraît-il grand connaisseur. Cela n’entamera pas la popularité de la Quinzaine, au contraire, devenue au fil des années le principal rendez-vous à la fois du public et de la critique, un lieu suffisamment exposé, et adossé la puissante sélection officielle, pour que les plus petits films y entrevoient la chance d’une distribution. La réussite de Père tient moins à la rigueur critique de sa sélection (et de ses présentations) qu’à l’équilibre entre la « création » de nouvelles figures du cinéma indépendant (Josh et Benny Safdie, pour prendre les derniers), l’exploration de cinématographies méconnues (grâce notamment au travail mené en Asie par Jérémy Segay), le rattrapage des erreurs de l’officielle (le cas de The Host de Bong Joon-ho) et la prime accordée aux prototypes cinémato-graphiques, aux laboratoires de formes (d’Eric Khoo à Albert Serra, de Miguel Gomes à Raya Martin).

Films qu’on a eu envie d’ignorer

Ce sont surtout ceux des cinéastes confirmés. Mais cela peut concerner aussi des jeunes réalisateurs dont la rumeur (un ami, un critique, un inconnu dans la queue ou bien un voisin bruyant à la table d’une pizzeria) dit beaucoup de bien. Dire pourquoi on a décidé de laisser tomber le dernier Almodovar plutôt que le dernier Lars Von Trier est un exercice de pure psychologie. Avec un peu de mauvaise foi, cela peut devenir aussi une manière de traverser cette soixante deuxième édition du festival de Cannes.
Au début du festival, on est facilement omnivore. On essaie de tout voir, toutes sélections confondues (Semaine de la critique mise à part – les habitués savent pourquoi). Des films d’auteur ou mainstream. Des comédies, des films historiques. Des bons, des moins bons, des ratés. Tout. Les forces, encore fraîches, y sont pour quelque chose. Plus on avance, plus le débit diminue. Des quatre-cinq film par jour, on descend à trois vers la mi-festival, pour finir à deux, un, zéro. C’est fatal. La chute tendancielle des énergies justifie qu’on soit sélectif. Qu’on déplace les énergies du côté de la critique. Il faut prévoir, juger à priori ou sur quelques mètres de pellicule, sortir de la salle dès qu’on sent que la suite ne rattrapera pas l’entame. Cela ne se dit pas, mais se fait beaucoup. Et il n’y a rien de honteux. C’est le début d’un regard sur la programmation.
Par exemple. Si on n’a pas eu le courage d’aller voir Étreintes brisées, Le roi de l’évasion n’y est pas pour rien. Il est impossible d’aimer le film d’Alain Guiraudie, avec son extraordinaire culot, grand film homosexuel sans aucune théorie du double fond, et puis se faufiler dans la salle d’Almodovar. Dont on connaît bien la cuisine, apparemment pas très différente de celle de son collègue albigeois. Profondément opposée en fait. Étreintes brisées est peut être un très bon film. Mais nous n’avons pas besoin de le vérifier pour être sûr qu’il sera à l’opposé exact de l’endroit où Guiraudie trouve son plaisir.
Dans un papier incendiaire et hilarant (« Rien sur ma mère »), Moullet soulevait une contra-diction chez le cinéaste espagnol, qui dans La Mauvaise éducation s’en prenait à l’église catholique, coupable de cultiver dans le secret toutes sortes de perversions. Perversions auxquelles, seul Moullet a l’effronterie de le noter, le cinéaste lui-même ne doit pas être insensible. Quant à nous, on se limitera à des considérations politiquement plus commodes. Venant d’une ère obscure et répressive, le Franquisme, Almodovar se donne comme mission de filmer ce qui émerge du tunnel et se dirige, bruyant et coloré, vers le plein jour. Guiraudie, en revanche, réfléchit de manière beaucoup plus mûre sur le sens de la libération sexuelle. Il voit très clairement les limites de cette libération (cela émergeait dans l’entretien que nous avons eu avec lui et dont une partie est disponible en ligne). Aujourd’hui, notamment en France, l’homo-sexualité existe tranquillement en plein jour. Mais dans des espaces privés des grandes villes, les clubs, des quartiers dédiés. Tandis que la sexualité clandestine d’autrefois, celles des aires d’autoroutes, des bois, des champs, est dûment réprimandée par les forces de l’ordre. C’est dans cette sexualité réparée que le héros de Guiraudie cherche à s’évader. Au fond, la recherche d’un retour aux anciennes coutumes, à l’excitation des plaisirs inavouables, l’emporte sur la question homosexuelle. L’importance est de se rouvrir à ce nouvel archaïsme des mœurs. D’où l’intérêt d’Armand pour une nymphette ou pour une branlette au milieu de la verdure. Après avoir joui de tout ça, comment revenir à Almodovar ?

Films qu’on aurait pu s’épargner

Le Père de mes enfants de Mia Hansen Love. À l’Origine de Xavier Giannoli. Un Prophète de Jacques Audiard. Le premier nous a été utile pour faire le point sur le cinéma du milieu, même s’il faudra encore et toujours revenir à cette tendance, étiquetée Olivier Assayas, de simultanément reconnaître et se libérer d’un héritage sans jamais remettre en question son propre académisme. Le deuxième est certes un film pénible. Mais l’idée est vraiment belle, quoique inaboutie, de transformer l’histoire d’un escroc en autobiographie d’un cinéaste aventureux. Film sur la production – l’intuition était juste. C’est surtout du Prophète qu’on aurait pu se passer. On l’a vu. Juste pour découvrir ce qu’on savait déjà, à savoir que tout film, même le plus nul, n’a jamais un intérêt nul.
Une chronique du Monde le rapprochait du Trou de Jacques Becker. Depuis toujours, ouvrons la parenthèse, le positionnement de ce quotidien en matière de cinéma est redoutable. Sur le modèle de sa ligne politique, progressiste seulement en apparence, Le Monde ne s’intéresse pas au cinéma mais sanctionne la qualité de tel ou tel film. Le conseille ou non à un lecteur type : fonctionnaire bourgeois moyennement aisé et cultivé en demande de bon cinéma d’auteur, à la française de préférence. C’est avec cette mentalité autoritaire, et sans aucun scrupule ou attention pour l’histoire de la revue, que Le Monde a – en partie – guidé le 9 passage de la Boule-Blanche. Une revue d’attaque et de combat est passée en un clin d’oeil en tampon de haut fonctionnaire distinguant ce qui est du cinéma de ce qui n’en est pas. Autoritaire parce que respectée, la parole du Monde tirait et tire encore en partie son prestige de l’exactitude du jugement. Le quotidien peut tout se permettre (le conservatisme, les goûts de chiottes, l’indifférence, le mépris… la liste est longue) sauf l’imprécision. Or, on referme la parenthèse, Un prophète de Jacques Audiard, quoi qu’on pense du film, et mis à part le fait que l’histoire se déroule (d’ailleurs pas uniquement) entre les murs d’un pénitentiaire, n’a strictement rien à voir avec ce chef d’œuvre absolu, véritable film d’attaque de la Nouvelle vague, qu’est Le Trou de Jacques Becker. Si l’on cherche la filiation directe, c’est dans l’opération d’Audiard qu’on la trouve. Film qui montre la prison comme un lieu d’ ascension sociale, comme dans le numéro un des films préféré des usagers de la base de données principale pour le cinéma, Imdb : The Shawshank Redemption, Les Évadés. Soit le film dont on peut par excellence se passer.

Film à revoir, le plus vite possible.

À Cannes, il faut choisir. Entre les films, l’écriture, les entretiens. Entre voir les films, écrire et poster des vidéos. Cela prend du temps et rend l’équilibre difficile à trouver. Il en va de même dans l’écriture. Le plus difficile est sans doute d’écrire pour se donner le temps. D’abandonner l’héroïsme critique, la prescription subjective. De faire d’autres choix que de soutenir d’un amour aveugle un cinéaste qui ne le mérite pas ou de briser un autre d’un avis aussi définitif qu’impatient.
Sept films ont impressionné – c’est peu et en même temps bien assez. Yuki et Nina de Nobuhiro Suwa & Hippolyte Girardot. Vincere de Marco Bellocchio. Vengeance de Johnnie To. Les Herbes Folles d’Alain Resnais. Tetro de Francis Coppola. Independencia de Raya Martin. Inglourious Basterds de Quentin Tarantino. Auxquels il faudrait ajouter Le Ruban blanc de Michael Haneke, parti assez bas mais se bonifiant, et surtout Ne change rien de Pedro Costa, sur lequel notre jugement signifiait surtout qu’on attend toujours de lui davantage qu’un beau film : qu’il nous guide.
Inglourious Basterds est le film du festival. De la compétition en tout cas. Le véritable ovni à démanteler. La projection de Cannes risque d’être unique, le film changera. Qu’est-ce qu’il peut devenir ? Tout. Il peut redevenir le film d’action auquel on s’attendait après la bande annonce. Le véritable remake du film italien de Castellari. Il peut devenir un film sur les Basterds, l’escadron suicide juif-américain, pour l’instant curieusement sous-employé. Autrement dit, il peut devenir un film achevé. Ce n’est pas seulement une question de cohérence de l’ensemble mais aussi de mise en scène. Qui connaît bien Tarantino, a été surpris de sa main hâtive, notamment dans les dernières scènes. Or il se trouve que ceci sont de très loin les plus étonnantes. Et c’est encore une fois une manière, très sincère, de marquer l’opposition entre l’écriture soignée et le trait impeccable de la plume – dont il est question dans la scène d’ouverture, et l’écriture forcement inachevée, forcement sale, de la pellicule. Un film sur la puissance du cinéma peut être abouti. Mais un film qui défie cette puissance au même temps qu’il la raconte ne peut être voué qu’à faillir. On a l’impression que Tarantino en est tout à fait conscient. Conscient de son pouvoir et de ses limites. A chaque film il porte le cinéma à la frontière. Et n’abandonne jamais l’espoir d’aller plus loin.

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
dimanche 24 mai 2009