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Cannes 2010 #7

La nuit est rouge

L’Oncle gagne. La palme va au plus beau film de la compétition. Il ne gagne pas que ça, pas que pour ça. Il clôt un festival qui pour le bien (Godard, Beauvois, Zhang-ke) et pour le mal (Assayas, Tavernier, Luchetti) aura frappé sur le même clou : sait-on ou non laisser la fiction pénétrer l’ombre du politique ?
Dans la nuit d’Indochine, les yeux rouges de trois Chewbaccas nous regardent doucement et poétiquement. Ils ne voient pas une image, mais un temps où la saveur des vies passées continue de se faire sentir dans les présentes – comme le goût, amer et doux à la fois, du miel de blé et du tamarin cultivés par l’oncle Boonmee, qui meurt d’un mauvais karma, pour avoir tué trop de communistes et trop d’insectes.
Etrange leçon. Mais qui ne doit pas être prise pour une exhortation à la confusion. Voir la persistance du passé dans le présent et vice versa veut dire résister à l’oubli, chasser l’indifférence, courir vers le réel, être rattrapé par les fantômes.

22 mai 2010. Boonmee est le seul film que j’ai vu cette année à Cannes. Il était annoncé comme un chef d’œuvre depuis la projection de presse la veille. La fièvre des notes lancées par Alvaro Arroba pour son blog Letras de Cine chez une trentaine de critiques internationaux levait avant même de le découvrir toute ambiguïté : 9, 9.5, 10, 10 puissance dix … (le double 9 n’a pas été pris). Cannes était bien morne, mais le film avait réveillé beaucoup de monde.
Une rumeur donnait Boonmee comme le plus démonstratif de son auteur. Le plus virtuose. Il l’est en effet. Mais on peut le dire autrement. Clairement, c’est celui qui récolte le plus visiblement ce qu’il sème. Celui qui tire le plus de chacune de ses images. Le plus ouvert à l’efficacité du fantastique. Beaucoup l’aiment et l’aimeront pour cette raison : sa fantaisie, son intarissable inventivité, le respect qu’il manifeste envers les puissances du cinéma. En ce sens, il offre une réalité parallèle au dernier Godard. Tous deux offrent sur le cinéma présent des considérations radicales. De pessimisme ou d’espoir. Mais toujours de destruction et d’apocalypse. De prophétie.
La vision du film a confirmé la rumeur. Mais elle l’a aussi précisée et dépassée. Bien qu’assez linéaire, Boonmee est le scénario le plus fou d’Apichatpong. On y saute d’un bœuf préhistorique à des hommes mi-singe aux yeux rouges LED, d’un repas en famille à une réunion de fantômes, du conte d’une princesse à une chambre d’hôtel, à une douche, à un karaoké. Une série de réincarnations surprenantes, chez l’oncle et dans le film même qui semble filer comme un rêve éveillé, une pâte souple engloutissant certaines séquences et gonflant le souvenir d’autres. Celle notamment d’une séquence de schizophrénie nationale entre répression militaire et musique d’aérobic, qui formule en un découpage limpide une situation nationale exprimée plus tôt dans une série de dédoublements et de rencontres fantastiques. Boonmee parle ouvertement de lutte des classes. C’est ainsi qu’A.W. analyse l’emprise gouvernementale sur les régions paysannes comme le Nord-Est où il est né et où Boonmee se déroule. La région des chemises rouges réprimées par l’armée et récemment rentrées au pays. Région déchirée par les oppressions anti-communistes, aujourd’hui amnésique ou révoltée. Boonmee est l’oncle de ce peuple : il n’a rien oublié.
 

23 mai 2010. Boonmee a gagné. De grands producteurs (Simon Field, Keith Griffiths, Charles de Meaux, Luis Minarro), un grand cinéaste, ont gagné la grande récompense de Cannes. Or, pour de multiples raisons (orgueil des présidents de jury, intérêts commerciaux, nivellement inévitable des compromis, prétention et opportunisme de Cannes à peser sur la scène politique internationale) Cannes récompense rarement les meilleurs. Cette année, non seulement Boonmee gagne, mais Beauvois remporte le Grand prix, Haroun le prix du jury, et les deux favoris – Inarritu et Kiarostami – ne reçoivent qu’un prix pour leurs acteurs.

Espérons que cette palme change la donne et laisse le marché réfléchir. Nous ne pouvons plus continuer à considérer les films d’Apichatpong, et par là-même tout un pan de l’industrie festivalière, comme un marché de niche. À Cannes, un certain nombre de personnes ne croyaient pas à l’éventualité d’une Palme d’or. Et ce malgré une combinaison gagnante sur le papier : l’âge du cinéaste, ses précédents à Cannes (tout ses films y ont été primés), la situation politique d’où il arrivait, et le fait que ce film semblait prévoir les explosions de violences récentes en Thaïlande. Ajoutons la personnalité apparemment peu orgueilleuse de Tim Burton et la présence au jury de Victor Erice, Benicio Del Toro, Emmanuel Carrère…

Comme tout calcul, celui-ci était purement abstrait. La justification opposée à cette hypothèse était intéressante. Les distributeurs français, disaient-ils, étaient sortis de la salle en reconnaissant la grandeur du film, mais en ajoutant que le film était bon pour un musée, pas pour une salle. Avant la palme, aucun distributeur – pas même les plus hardis – ne s’était engagé sur le film. Qui avait vu l’exposition Primitive avant Boonmee savait qu’il s’agissait précisément d’un film pour la salle. C’est bien le rôle des festivals d’affaiblir la toute-puissance du marché et de l’obliger à reconsidérer ses préjugés.

Le plus surprenant est qu’il s’agit d’un film très peuplé. En ce sens, il continue Syndromes et ce qu’on y sentait du destin et de l’avenir d’une communauté. Mais le peuple de Boonmee réinvestit certaines structures politiques. Un propriétaire terrien demande gentiment à ses employés de retourner au travail, mais il le fait en français, dans la langue qu’un de ses employés lui a apprise. Un esclave est caressé par une princesse. La petite famille du film est partagée entre un doux miel de karaoké et la guerre civile qui gronde dans les rues et à la télé. Rassembler la communauté pour invoquer l’esprit des proches disparus, c’est la base des scénarios d’Apichatpong (voir intervention #8). Mais jusqu’ici, il n’avait encore jamais abordé les structures profondes de la nation thaï, ou réveillé dans ses paysages les fantômes, non pas seulement d’amours, mais des luttes passées. Voilà de quoi balayer la rumeur d’un film virtuose. Jamais au contraire Apichatpong n’avait parlé aussi clairement. Pourtant, en recevant son prix, il n’en a pas touché un mot.

4 juin 2010. Qu’il n’en ait pas dit un mot ce jour-là, on en a mieux compris les raisons aujourd’hui. Le rendez-vous espéré un peu hâtivement le 21 mai, a finalement eu lieu à Paris le 4 juin, dans un appartement perché au-dessus du 19e arrondissement, puis au coin de la rue sur les pelouses de la Butte Rouge. Accompagné de Wallapa, la princesse du film, et d’un coffret Chopard, A.W. terminait une quinzaine entre Cannes, Londres, Genève, Paris. Il s’apprêtait à rentrer en Bangkok.

Nous (en nombre) n’avons quasiment parlé que de Boonmee. A vrai dire, nous l’avions tous vu de manière différente. Certains à Cannes en séance de presse, d’autres en projection pingouin, d’autres encore, en douce, à Genève où Christelle Lheureux et Cyril Neyrat ont demandé au cinéaste une masterclass au sein de la HEAD. Ce qu’il nous restait du film dépendait donc de cent facteurs. Mais nous étions tous hantés par quelques images, pas certains de savoir encore les raccorder. Nous désirions tous comprendre comment ce qui se présente comme un conte ou un rêve peut parler et résonner d’une manière aussi intelligible avec la situation historique et politique de la Thaïlande. Comprendre la censure qui a étrangement frappé Syndromes and a Century, et ce qu’une Palme peut changer. Comprendre, surtout, de quelle manière A.W. y réagit : en préférant combattre par les moyens de la fiction, quitte à faire preuve de prudence lors de ses interventions publiques.

Aussi inquiet des troubles qui agitaient Bangkok que du sort réservé à son « enfant », A.W. était néanmoins reparti de Cannes soulagé et heureux, les premiers s’étant peu à peu résorbés, le second s’étant révélé, comme on le sait, plutôt bon. Cette palme est avant tout une fierté pour ceux qui en Thaïlande et autour d’elle, se battent pour l’existence d’un cinéma non hollywoodien. Ceux sont les mêmes qui sont aujourd’hui capables d’offrir au pays une représentation politique juste.

De Primitive à Uncle Boonmee, le travail a été long, aussi bien en termes de création que de financement. Mais c’est bien la même équipe qui y a travaillé. Voici un projet qui n’a pas un moment cru bon de savoir si, de l’un ou de l’autre côté, il s’agissait toujours de cinéma. On résout couramment le dilemme en disant : peu importe, ce sont tous des artistes. Certes. Mais qu’on ne s’épargne pas de voir de quelle manière un même homme s’adresse à l’un ou l’autre champ - convaincu de toute façon que si les œuvres sont différentes, le public est - ou sera - bien le même. Le première pensée qui vient à A.W., disait-il, n’est pas de chercher à faire selon ses goûts mais selon les nécessités du projets. Dans les styles que ceux-ci commandent. Inutile de chercher en quoi les cinéastes voudraient se ressembler ou se ressemblent malgré eux d’un projet à l’autre. Par exemple, ce qui resterait de proprement cinématographique à la télévision. Qu’on cherche plutôt quelles sont les différentes vies qu’ils veulent se donner. En quoi ils se réincarnent de séquences en séquences et de films en films.

par Antoine Thirion
samedi 22 mai 2010

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