33e Cinéma du réel, Paris 25 mars - 6 avril 2011

Billet #1

Vendredi 25

Out of the Present. D’Andrei Ujica. Russie, Allemagne, France, Belgique 1995 (Tributes and Workshop). 9.4

Premier film vu dans ce festival, grand choc. Incapable de voir le film en lui-même : ressenti comme mise en perspective de tous les films d’espace déjà vus. Prise de conscience d’un phénomène incroyable : pour nous, l’espace au cinéma s’est substitué à l’espace réel, domaine dans lequel l’imagerie cinématographique a gagné sur la réalité. Quand nous pensons à l’espace, nous voyons Apollo 13, Armageddon, Mission To Mars. Out of the Present remet les pendules à l’heure.
Je retiens : 3 X 3 minutes = les trois scènes de retour sur terre. Les géants dans l’espace reviennent sur Terre moins que des hommes. Des bébés ou des vieillards dans des corps d’hommes. Aller dans l’espace, c’est toujours répéter Icare : on en revient brûlé. N.L.

Samedi 26

Me llamo Roberto Delgado, de Javier Loarte. Espagne 2010. 8mn. (Comp. courts). 6.0

Bienvenue dans le Désert du Réel. C’est cette phrase, adressée par Morpheus à Néo dans le premier Matrix, que j’ai en tête pendant ce premier jour ; elle désigne, en fait, ce qu’il est advenu du monde depuis que la plus grand partie de l’humanité est connectée à la Toile. Ce désert, je le reconnais dans cette carrière de craie où se tiennent les trois plans du générique du festival, qui précèdent chaque projection (extraits d’Il Capo de Yuri Ancarani). Quant au monde virtuel qui le remplace, il est au coeur de Me llamo Roberto Delgado, court-métrage espagnol de Javier Loarte. Les images, empruntées à Google Street View, dressent le portrait d’un quartier « ennuyeux », commenté par une voix-off aussi rapide que celle d’un geek qui a perdu l’habitude des interlocuteurs, ou d’un gosse qui a peur que l’on cesse de l’écouter pendant qu’il raconte sa journée à l’école - ce que le réalisateur a confirmé lors de l’échange : la vitesse était là pour faire contre-point à l’immobilité des images. L’impression qui s’en dégage est d’un glauque sans pareil : aux murs de béton s’ajoute le mur de l’écran d’ordinateur, et le Réel, a disparu. Toute beauté s’y limite à une tache sur l’écran, peut-être un papillon - un bug dans la Matrice, souvenir de l’ancienne liberté du monde, quand on s’en occupait encore. C.B.

Distinguished Flying Cross, de Travis Wilkerson. Etats Unis 2011. 60mn. (Compétition Internationale). 7.6

D’ailleurs, Cinéma du Réel est, pour ce soir, une appellation mensongère. Ou alors il faut la comprendre à l’envers. Un festival censé se concentrer sur le documentaire, l’absence de fiction au profit de la restitution du réel nu, et qui ne ferait que constater la disparition de ce réel. Sa désertification : prenez le Viêt-Nam, ce n’est jamais plus qu’une fable. Un récit aussi ancien que la Guerre de Troie, et dont Travis Wilkerson ne peut que filmer l’hypotypose alcoolisée qu’en fait l’aède son père. Un récit, rien qu’un récit, filmé en plan fixe, dans un salon - désert, vide, cela va sans dire - voilà le réel. Le passé n’est plus que fiction, lorsque le vétéran évoque les indigènes tirant des flêches sur les hélicoptères, on se dit qu’il pourrait aussi bien être un rescapé de la bataille de Pandora à la fin d’Avatar. Le Viet-Nâm, Pocahontas, même passé fantasmatique. A l’heure où le réel se situe en Libye, où les mercenaires tuent encore comme sur les quelques images d’archives qui émanent parfois du récit de Wilkerson Père, la mythologie du Nam apparaît bien plus proche d’une fantaisie comme Watchmen que d’un documentaire. C.B.

Me llamo Peng, de Jahel Guerrea et Victoria Molina. Espagne 2010. 29mn. (Compétition courts). 8.5

Vient le point d’orgue, Me llamo Peng. Un immigré chinois partage sa solitude avec l’oeil d’une caméra vidéo, en 2004-2005. Il filme ses blessures, ses plaies, le carrelage pourri et le vacarme des salles de plonge, de l’abattoir où il vient récolter les porcelets pour les jeter dans un caddie. Une blessure au bout du majeur, qu’il exhibe à sa compagne caméra : doigt d’honneur moisi, et totalement involontaire, du paria. Il sourit. L’image est ici détachée de son intention. C’est l’une des raisons pour lesquelles Peng n’est crédité au générique qu’au titre de remerciement. Lors de l’échange, le public s’en offusque. Jahel Guerrea se faire traiter de voleuse. C’est oublier que, même si là encore le réel se perd de vue, si le personnage principal tient au double virtuel que s’invente Peng et à qui il s’adresse, il ne s’agit jamais que de s’emparer d’un matériel qui documente la solitude d’un homme. Pas plus qu’on ne crédite à titre d’acteurs les personnages d’un documentaire. L’absence de Peng au générique est l’élément central du film, il indique à la fois à la déréalisation du personnage, et l’idée qu’ici c’est l’action de se filmer qui intéresse. Ses cadrages ne valent pas en tant que cadrages, mais en tant qu’indices de l’état d’un sujet d’étude. C.B.

par Camille Brunel, Noémie Luciani
samedi 26 mars 2011