33e Cinéma du réel, Paris 25 mars - 6 avril 2011

Billet #4

mardi 29, mercredi 30

45 secondes et une chaise

32 short films about Glenn Gould est une biographie fantasmée. C’est toujours le Festival du Réel, mais son versant musical, avec ce cycle « Hors Scène » intitulé « Ecoute Voir ! », nous en reparlerons.
Le côté fantasmé consiste à ne jamais montrer l’acteur Colm Feore au piano, comme lors de cette séance d’enregistrement où la musique commence sans qu’il n’ait appuyé sur une touche. François Girard restitue attentivement le peu d’intérêt que portait Gould à la technique, qu’il avait pourtant parfaite. C’est qu’il aurait fallu se débarrasser de l’artiste (« Artists should be granted anonymity ! »), autant que de l’instrument. Le piano n’est qu’un outil qui le sépare de la musique, et le film réalise ce fantasme d’une interprétation de Bach qui serait passée directement de sa rêverie à sa sonorité. Exactement comme certains réalisateurs rêvent de faire disparaître la caméra (cf. Sucker Punch, sorti aujourd’hui) ; c’est ce que m’a évoqué ce travelling de 45 secondes vers Glenn Gould assis sur une chaise, pendant lequel on l’entend jouer une fugue alors qu’il ne fait que regarder l’objectif qui avance.
On en apprend aussi beaucoup sur sa logorrhée téléphonique en le voyant broder des conversations comme des lignes mélodiques pour son émission de radio The Idea of North. Les mots sont des notes en Haute Définition (ou est-ce l’inverse ?).

16 minutes de 1952

James Agee venait de voir porté à l’écran son premier scénario, African Queen, et n’avait pas encore écrit son autre chef-d’oeuvre, La Nuit du Chasseur, quand il se rendit dans les rues de Harlem pour y filmer la vie, sur les trottoirs, des intouchables d’Amérique. Accompagné de feu Helen Levitt et de Janice Loeb, ils ont filmé, sans s’encombrer d’ingénieurs du son, les courses, les rires et les bagarres de ces Kinder dont Bettina Büttner a montré qu’ils n’avaient pas vieilli. Avec le silence, impossible de savoir s’ils s’amusent ou se battent. Et l’on se retrouve comme les détectives de Déjà Vu, de Tony Scott, dans lequel une fenêtre s’ouvre sur le passé et permet d’en revoir certains instants muets. Les images ne passent qu’une fois, il faut savoir où chercher les indices laissés par le coupable. A travers la fenêtre ouverte par In the Street, machinalement je cherche aussi.

Peu après, J’assiste à une conférence de Pierre Lhomme et Renato Berta, chefs opérateurs de prestige (Eustache, Resnais, Rohmer...). Ils évoquent l’apparition des premières caméras à prise de son directe, reliées à de petits magnétophones par un fil - soit l’apparition de la caméra comme magnétophone évoquée hier au sujet de l’enregistrement des récits qui font la sève de ce festival. La “génération numérique”, à laquelle j’appartiens, n’imagine en effet pas spontanément que pendant la majeure partie de l’histoire du cinéma, celui qui prenait les images n’entendait rien - ce qui explique que le film d’Helen Levitt et James Agee et des deux photographes à Harlem soit muet ; à moins qu’il ne s’agisse du même silence que celui de la mère iranienne dont on a tué le fils dans Fragments d’une Révolution. « Quand on entend, on s’engage dans l’événement, souligne Pierre Lhomme, et on ne filme pas pareil si la caméra est placée pour regarder, et si elle est placée pour entendre. »

3 minutes d’agonie

The Last Buffalo Hunt. Retour dans la compétition internationale, retour au désert, celui des plaines de l’Utah, vidées de leurs gigantesques troupeaux de bisons. Une fois de plus, c’est arriver trop tard, après le réel, après le cinéma : cow-boys et bisons sont voués à s’éteindre. Réalisatrice du remarqué California Company Town, Lee Ann Schmitt a suivi les chasses de Terry et Debby, amateurs d’hécatombes et à l’occasion guides de touristes en mal de sang. It’s complicated, répond-elle lorsqu’on lui demande quel sentiment est le sien vis-à-vis de la cruauté aveugle qu’elle a filmée. Irresolvable, il n’y a pas de solution. Sur un troupeau de 600 bêtes, si on ne les chasse pas, elles meurent de faim. Restituant l’absurdité comme la complexité du problème, le film fait plus que chercher à susciter la honte, la pitié ou la colère, en dépit de la scène de trois longues minutes où Debby peine à achever un jeune bison à bout portant, devant s’y reprendre à cinq reprises. La femme chasseur est, selon les dires de la réalisatrice, ce qui la choque le plus. Comme le fleuve Magdalena d’Abrazos del Rio, la métamorphose de ce qui devait porter la vie en vecteur de mort est le symbole de ce qui ne tourne plus parmi les sociétés humaines.
Tragédie de la conjonction entre ignorance et ennui. Debby aime flinguer des bêtes, elle aime le shopping aussi. La citation de Frederick Jackson Turner, théoricien du mythe de la Frontière, résume cela en trois mots, blancs sur noir : « the dominant indidualism ». Il n’y a pas grand chose à ajouter. Sous couvert de parler d’écologie, c’est le tableau de l’humanité actuelle que peint Lee Ann Schmitt. Car Terry est un damné : il voudrait arrêter de chasser, mais ne peut pas. Chaque chasse devrait être la dernière, mais l’économie le pousse à toujours emmener de nouveaux touristes massacrer des têtes. L’un des corollaires de l’esprit new age d’Avatar était l’idée que sur Terre, les animaux avaient tous complètement disparu (voir la scène d’ouverture alternative sur la version DVD). The Last Buffalo Hunt, prequel officieux du film de Cameron, exprime cette même phobie du monde inhumain où l’homme sera seul à régner. Des bisons ou des cow-boys, qui disparaîtra le premier ? Il semblerait, en fait, que chacune des deux espèces soit vouée à perdurer en tant que social misfits – dans de ridicules petites enclaves qui seront le fantôme d’un romantisme sur fond de soleil levant vicié.

par Camille Brunel
jeudi 31 mars 2011