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Fighter  de David O. Russel

Sparring camera

7.5

On entend d’abord des voix. Très proches, comme sur un magnétophone jouant avec le volume à fond. Et il faut s’habituer à ce volume, un peu comme dans Social Network, où il est très faible. Fighter, c’est tout l’inverse : nous sommes en 1993, à l’époque du fil torsadé des téléphones énormes, 10 ans avant facebook. Et tout y est conçu comme un hurlement, un contact brutal entre individus. On retrouve d’ailleurs quelques scènes de bar. Tandis que Fincher faisait en sorte que l’on entende à peine la conversation des personnages, noyée dans le brouhaha ambiant, on entend les avances de Wahlberg à Adams comme s’il avait la bouche collée à l’oreille du spectateur. Corps à corps.

What’s this movie about, again ? Tout est dans l’esquive, comme le préconise l’ancien boxeur Dicky. Esquiver les coups, esquiver son sujet, esquiver les personnages. Vous croyez regarder la première interview à travers la caméra de Russell, puisque c’est à elle que s’adresse Christian Bale, regard rivé vers l’objectif. Et puis l’axe se décale, le style de Russell est en travellings permanents, en glissades, en décrochages. Jeu de jambes. On aperçoit la caméra à laquelle s’adressait Bale filmer les deux frères, Micky et Dicky, déambuler dans une rue de Lowell : un documentaire est en train d’être réalisé sur Dicky, ancienne gloire. La question est posée : what’s this movie about, again ? De quoi parle ce film ? De mon come-back sur le ring, répond Dicky. Posée à nouveau, une demi-heure plus tard : de quoi parle ce film ? De l’addiction au crack, répond le réalisateur à lunettes. Ok : tout ça, c’est Wrestler, c’est Requiem for a Dream, et l’on comprend bien ce que fait Darren Aronofsky au poste de producteur exécutif de Fighter. A peu de choses près, Fighter serait à Aronofsky ce qu’est à John Lasseter Toy Story 3. L’ultime volet d’une trilogie, dont le second, Wrestler, serait le meilleur, et le troisième, confié à un faiseur, un apprenti. Seulement, David Russell ajoute un ingrédient à la résignation des personnages aronofskiens, c’est la colère, la pure colère. What’s this movie about, again ?

About Hollywood : un ring où est lâché Russell, qui ne combat que dans les cordes, à l’extérieur du système. C’est la technique exposée par Dicky dans l’interview pré-générique : Micky combat à l’intérieur, Dicky à l’extérieur. Serait-ce l’histoire du tournage d’un documentaire ? Les journalistes disparaissent avant la première heure. La true story des deux frères avance au gré des événements, de la folie de Dicky qui paraphrase celle de Russell, et dont on pourrait croire qu’il s’est assagi depuis I Love Huckabees mais, demandez à George Clooney : toujours pas un réalisateur à qui on confierait beaucoup plus de 25 millions de dollars. Tout en décrochage, tout en glissades, le style du réalisateur ne s’attarde sur aucune scène. Intenable. Dans une esquive permanente du film qui pourrait se faire. Melissa Leo vient à peine d’annoncer au réalisateur du documentaire qu’il fallait lui montrer de vieilles vidéos que l’image Super 8 des souvenirs a déjà envahi l’écran. Les flics sont à peine arrivés que Micky a déjà les mains brisées. Et puis, ça et là, surgissent des séquences musicales - celle qu’accompagne Good Times Bad Times de Led Zeppelin, mais aussi le générique d’ouverture - conçues à part, presque comme des courts métrages. Ici, chaque mouvement de caméra est assumé, surjoué, survalorisé : après l’esquive, les crochets. Le KO.

David Owen Russel est l’un des héros de la génération portraiturée par Biskind dans Sexe, mensonges et Hollywood. Sa carrière est exemplaire : Miramax, Sundance et Cannes. Sa filmographie est inégale et sinueuse, il change sans cesse de genre, saute d’un exercice à l’autre (avec une préférence pour la figure de la mère séduichiante et castratrice, véritable punching ball de sa filmographie), on dirait qu’il s’entraîne. Un premier film beau et hyper cru, Spanking the Monkey, en 1994. Une néo-comédie du remariage, demi-réchauffée par Ben Stiller et Patricia Arquette, Flirting with Disaster. En 1998 il enchaîne avec Les Rois du désert, dont on n’a jamais vraiment su quel en était le sujet (un peu comme Fight Club, sorti au même moment). Quelque chose contre l’Irak et la cupidité, suivant les grandes lignes de tout pamphlet qui se respecte, de la même manière que Fighter s’inscrit vaguement dans la lignée des films de boxe, traçant le parcours d’un loser devenu winner, head-body, des sentiments et des corps, life is a bitch, il faut lui rendre coup pour coup. Plus que la boxe, Fighter peint la colère, l’acharnement. Là encore il y a une touche d’auto-bio, demandez à George Clooney : la légende veut que Russell lui ait tapé dessus pendant le tournage des Rois du Désert. Russell est un sanguin, lit-on. La BO de Fighter est l’une des meilleures de cette année, on y retrouve la signature du réalisateur : les solos de batterie, omniprésents dans Les Rois du Désert, qui accompagnent les scènes de débandade où glissades et décrochages se multiplient, se rapprochent, où il n’est plus question que d’essayer de garder le rythme au milieu des coups qui pleuvent. Coups de poings ou de baguette, il est toujours question de taper, de percuter. Ou de hurler. L’agressivité innerve ici la moindre réplique, jusqu’à la douce Amy Adams, et son jeu de jambes à elle, ces trois pas qu’elle fait en direction de Christian Bale pour physiquement lui intimer l’ordre de partir de son porche.

Du corps de ses acteurs, Aronofsky tirait l’humiliation, la dérision christique : Rourke en train de s’ôter les agrafes du corps, Portman les échardes ; Connelly condamnée à sucer son dealer pour gagner sa drogue, Portman à séduire son entraîneur pour gagner sa danse. Chez Aronofsky, on aurait certainement vu Adams se faire tirer les cheveux, se prendre quelques coups par la volée de harpies, les sœurs de Micky menée par une terrifiante Méduse – l’oscarisée Melissa Leo. Russell a remplacé l’humiliation par la colère. Adams ne fait que briser le nez de celle qui est venue lui chercher des noises. Ce qui explique aussi que Russell se soit offert les services de Christian Bale, grand colérique et outsider hollywoodien en dépit du succès de Dark Knight qu’il porte sur les épaules (épaules qu’il n’a plus, d’ailleurs, dans Fighter). Ce à quoi fait écho le véritable Dicky, lançant lors du générique de fin un très ironique : Thank you Hollywood ! Merci, mais pour quoi ? D’avoir su changer une movie star en gloriole de Lowell ? Low Hollywood ? Sparring Hollywood ? On n’en sait rien, ça a coupé, et le générique défile.

par Camille Brunel
vendredi 25 mars 2011

Fighter David O. Russel

États-Unis ,  2010

Avec : Mark Wahlberg (Mickey Ward) ; Christian Bale (Dicky Eklund) ; Amy Adams (Charlene Fleming) ; Melissa Leo (Alice Ward) ; Jack McGee (George Ward).

Durée : 1h58.
Sortie : 9 mars 2011.

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