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Dharma Guns  de FJ Ossang

Entrez par la fenêtre

Tous les mois, l’ACRIF invite un cinéaste pour une rencontre en salle avec les programmateurs. C’est l’occasion, en deux heures, d’échanger, de manière collective et intime à la fois, sur le travail de création. En février dernier, F-J Ossang s’est rendu au Ciné 104, à Pantin, pour parler de Dharma guns, son dernier film, de ses films précédents, du cinéma muet et de Sternberg, des Stooges et des fins de siècles.
A l’image de ses films, Ossang balance ses idées par effraction. Sa parole fiévreuse crée, par association d’images et d’idées, un montage jouissif mêlant l’Histoire et l’intensité du présent. Voici la retranscription de cet échange. Dessous, en vidéo, Ossang raconte la première séquence du film.

12 ans après Docteur chance, quel fut votre parcours ?

Docteur chance n’avait pas bien marché et toutes les portes se sont fermées. Vers 2001, l’avance sur recette m’a refusé un projet. Dans la même période, s’organisaient des rétrospectives de mes films – ce qui, étant donné la situation, était assez comique. Alors qu’en 2002 j’étais bloqué et découragé, le festival de Buenos Aires m’a invité pour présenter tous mes longs métrages. Cela a été incroyable, les salles ne désemplissaient pas, le public était réactif, rock n’ roll, énergique. Cela m’a motivé. J’ai passé du temps en Argentine. Puis, j’ai eu une aide de l’Auvergne. L’idée m’est venue de réaliser un film entre l’Auvergne et l’Argentine. Mais l’argent n’était toujours pas suffisant. Cela m’a amené en 2006, période pendant laquelle le Jeu de Paume a organisé une petite rétrospective de mes films. On avait lancé une souscription ; à défaut de recueillir assez d’argent, cela a été l’occasion de tenir un discours proche de la réalité, et de faire passer dans la presse le message que je souhaitais faire un film, coûte que coûte.
Par la suite, un ami portugais m’a appelé pour réaliser, en numérique, un court dans le cadre du festival Temps d’images de Lisbonne. Mais je faisais partie de la « résistance argentique » - envers et contre tout. J’ai réussi à récupérer un peu de pellicule 16mm chez Kodak, un copain m’a prêté une caméra, et un jeune chef-op est venu avec moi. Nous sommes partis à trois : Elvire, Denis Gaubert et moi. Le tournage a duré huit jours et a donné Silencio, que j’appelais un documentaire affectif. Le film a été présenté pendant le festival par tronçons, avec une danseuse à Lisbonne. Étant co-producteur, j’ai pu aller au bout de ce que je considérais comme le film - fini, autonome. Dans le même temps, le gars d’Antenne 2 aime le film. Comme j’avais eu l’avance expérimental pour un projet de court, on a donc pu gonfler le film en 35 mm. Happy end, il a le prix Jean Vigo. Miraculeusement, j’ai ensuite eu l’avance sur recette.
Après cela, invité à Vladivostok, j’ai tourné un petit film en super 8 noir et blanc, qui est devenu Vladivostok. Cela m’a beaucoup plu, et comme j’avais l’avance du CNC pour un court métrage, on a tourné à la frontière de l’hiver un film de 23 mn, Ciel éteint. Cela faisait trois films. Difficile d’en faire quelque chose sans la télé. Une région m’a laissé tomber au dernier moment faute d’un budget suffisant. J’ai donc basculé à nouveau sur une co-production portugaise. Revenant aux Açores 20 ans après Le Trésor des Îles Chiennes, j’ai été très bien reçu. C’est même la première fois qu’ils donnaient une aide à un projet cinéma. J’ai tourné un peu là-bas et un peu dans le Cantal. Le budget restait serré : on avait l’avance sur recette, un peu de co-production, un peu d’argent de Love Streams (Agnès b.), les Açores, et quelques petites structures. Dharma Guns a donc été tourné essentiellement en 35 mm noir et blanc.

Poète, musicien et cinéaste, peux-tu évoquer ta manière de travailler ?

J’ai toujours pratiqué ces trois activités en même temps. Les trois courts, tournés en 16, super 8 et 35 sont un retour à la forme visage / paysage. Revenir à un truc primitif, le soleil, la brume etc. On s’est bien entraîné sur les courts avec Gleb Teleshov [chef opérateur du film]. Bien amusé aussi ; tourner dans de petits espaces avec de petits mouvements d’appareil ; on faisait la pluie avec deux Russes qui balançaient de l’Ajax vitre.
Borges disait que les Russes ont inventé une façon de faire des films en filmant du point de vue de la bouteille. Le cinéma soviétique des années 20, 30 était prodigieusement inventif et low-cost. Avec le cinéma expressionniste, c’est ce qui m’a influencé le plus.
J’écris beaucoup. Puis une décantation se poursuit pendant l’écriture du scénario, les repérages, le casting, le tournage, le montage. L’idée est d’effacer peu à peu les mots. J’ai souvent beaucoup de mots, et disons des problèmes avec les décideurs, alors que mes scénarii éclairent les acteurs et les techniciens. Le problème avec le scénario vient de ce qu’il s’agit toujours d’un document de promotion pour les producteurs. En même temps, il est destiné à permettre aux gens de travailler. J’ai toujours eu des difficultés à trouver de l’argent en TV ou autres. Et même s’il faut des mots pour décrire, on peut ensuite les enlever une fois qu’ils existent, ou une fois que les acteurs incarnent ce que l’on veut. Dharma Guns est en effet assez peu bavard.
Le cinéma qui me plaît relève davantage de la poésie. De l’épique aussi, puisque c’est le point qui contient l’histoire. Les romans passent par les mots, là où il n’y en a presque plus dans un film. La description d’une montagne diffère de la manière dont on place la caméra. Même avec des équivalences de récit et de narration, cela demeure très différent. La vérité est qu’il y a des films qui procèdent par dialogues et d’autres moins. Par ailleurs, je suis assez attaché à un cinéma qui cache pour montrer. Or il est vrai qu’il y a une dominante hollywoodienne même dans un cinéma assez pauvre économiquement en vidéo et numérique, qui fonctionne sur le « tout montrer ». Plus aucune ellipse. À la limite, on pourrait dire qu’il n’y a presque plus de recours à l’imagination. Alors qu’il suffit parfois d’une image, d’un son, rien d’autre.

Hollywood c’est aussi la Série B, qui semble influencer les scénarii de tes films.

Oui tout à fait. Morituri est une sorte de péplum futuriste du quart-monde. Le trésor des îles chiennes est plutôt un film d’aventure, intérieure si l’on peut dire. Docteur chance est une sorte de thriller, de road movie. J’aime bien puiser aux codes du film de genre. J’aime aussi les grands défis, le monde au bord du chaos, etc., mais l’argent est toujours limité, c’est alors amusant de faire des sortes de fantastique minimale ou de saga minimale. On a tendance à sous-estimer la force du cinéma.

Comment la musique, la poésie et le cinéma travaillent-ils ensemble ?

J’ai toujours ces activités en même temps. Ne pouvant pas entrer par la porte, je suis entré par la fenêtre. Si je n’avais pu faire que des films, peut-être l’aurais-je fais car c’était pour moi la voie royale du vingtième siècle – le cinéma convoque plein de qualités artistiques, il faut sans cesse passer par des hypothèses de mots, de situations.

Dharma Guns est essentiellement noir et blanc. Qu’est-ce qui motive les incursions de la couleur ?

J’avais envie de monochromie, mais j’ai emporté un peu de pellicule couleur au cas où. Finalement, je n’ai tourné que 7 ou 8 plans en couleurs. Le langage du noir et blanc et de la couleur n’est pas le même. Cela se cadre différemment, la perception n’est pas du tout la même.
Dans Docteur chance, on avait tourné en 35 mm, sans blanchiment, en gardant tout l’argent dans la pellicule pour avoir une structure graphique noir et blanc. Mon idée, pour emmerder tout le monde si on avait eu de l’argent, était de faire une version bien étalonnée en noir et blanc, et une autre en couleur. Pour montrer que cela faisait deux films très différents. Dans ma tête, couleur et noir et blanc sont deux triages différents des réalités.

Quel est ton rapport avec le cinéma muet, et en particulier celui de Murnau ?

J’aime toutes sortes de gens. Welles, Sternberg. Parmi les français : Tati, Melville, Bresson. C’est vrai qu’il y a chez Murnau une vitesse et une diversité qui se réincarne de film en film. L’Aurore et Nosferatu semblent avoir été réalisés par deux personnes différentes. Quand je suis parti au Chili, j’ai emporté deux cassettes vidéos : Solaris de Tarkovski et Pandora de Lewin.
Je trouve par exemple l’iris incroyable. Sur Le Trésor des Îles chiennes, la seule véritable nouveauté est le scope en iris. Cela fait un iris ovale, puisqu’il est lui aussi anamorphosé. On regarde ce qui n’est pas dans le noir. Même si l’écran fait 20 mètres de long, et qu’un mètre occupe le centre de l’écran, en gros plan, un iris sur le visage, concentre l’attention et l’image se met littéralement à parler. Cela peut donc servir de zoom.
Les gens parlent de maniérisme, de nostalgie, ce qui est idiot parce qu’en littérature on a pas du tout de problème à mélanger les rhétoriques. On peut être intéressé par une idée du moyen âge au XXè siècle, ce qui a souvent été le cas dans la littérature d’avant garde. Alors qu’au cinéma, il faudrait que tout le monde soit actuel.

Les cartons pourraient venir de la grammaire muette, or leur utilisation dans chacun de tes films est différente, plusieurs formes issues aussi bien de la littérature que de la Nouvelle vague se combinent d’une manière non nostalgique.
On fait du cinéma beaucoup plus facilement que dans les années 20. Sur le plan photographique, la technique est la même, mais elle a été facilitée. On fait d’ailleurs moins bien qu’autrefois. Alors que pour le son, les choses ont énormément évolué. Il m’a semblé que le cinéma était beaucoup plus riche du début jusque 1931 que de 1931 à 1975, date vers laquelle j’ai commencé. Je me suis dit qu’il fallait passer au troisième acte. C’est pour cela que j’étais vraiment fasciné par Murnau. Ses films ne cherchent jamais à ressembler à eux-mêmes. On y sent une remise en question interne permanente.

La bande sonore est extrêmement inventive.

Il y a un écrivain vraiment intéressant sur le cinéma, c’est Julien Gracq. Gracq raconte qu’avec l’avènement du parlant, la voix à pris le dessus, et le cinéma est allé à deux à l’heure. Le cinéma muet c’était comme le rock n’ roll, entre le début du punk et les années 80, 36 générations qui passent. Les films inventaient tout le temps de nouvelles formes. C’était impressionnant de passer des Sex Pistols à Joy Division, à P.I.L. On était vraiment dans le son.

On a souvent du mal, à la vision du début de tes films, à les dater. Aussi bien au niveau formel que dans les costumes. Des personnages de 1914 vont apparaître (je pense au pharmacien poète), les téléphones portables...

Oui, il y a un côté voyage dans le temps. Les costumes sont effectivement très importants. Dans Les chiennes, un personnage est genre années 40, un autre 1910, un autre 60/70. Mais en fait, comme c’est en noir et blanc, on y fait pas immédiatement attention. Pour Docteur chance, je voulais un film léger, un peu rock n’ roll, un tombeau du vingtième siècle siècle. Et puis il y a toujours une part inconsciente. Un argentin me dit un jour que Docteur chance est comme un hommage aux derniers feux de l’empire autrichien. C’est vrai, je n’avais pas fait attention à la présence de Kokoschka ou d’Egon Schiele.
Par ailleurs, les siècles commencent toujours avec retard. Ce n’est pas très intéressant de 1900 à 1908. Il n’y a pas l’acuité des fins de siècle, qui durent 30 ans ou plus. Et il se trouve que le personnage de Docteur chance est plutôt habillé 1905. C’est le début du futurisme italien et russe. Et après ça prend feu. Jusqu’en 1972 avec les Stooges, Après on est dans un no man’s land temporel. Puis quelque chose redémarre. L’Europe comprend qu’elle est larguée, les Etats-Unis sont en faillite. On dit qu’il n’y a que trois pays en construction, Brésil, Chine et Inde. C’est quand même curieux. Il y a quand même une autre conscience, une autre perception. Quoique qu’on dise, dans les débuts et fins de siècle, des œuvres montent au grenier et d’autres remontent de la cave.
La période actuelle est vraiment intéressante. Il y a un retour du réel. Dharma guns est un film sur la déréalisation, la « machinisation » comme substitut du découragement. Le film est très ancré dans une réalité, bien que cela procède toujours de la rêverie et de l’imagination.

Et l’idée de la contamination, qu’on retrouve de film en film.
FJO. Quand j’ai fini Morituri, je devais faire un petit texte pour la sortie. J’ai cité Carmelo Bene en exergue : « la communication, c’est la corruption ». Contamination, corruption. L’acide qui corrompt le métal.

Propos recueillis par Eric Dalizon, Quentin Mével
Atelier ACRIF, janvier 2011, ciné 104 à Pantin
Transcription QM. Mise en forme Eugenio Renzi, Antoine Thirion.

par Quentin Mével
mercredi 9 mars 2011

Dharma Guns FJ Ossang

Avec : Guy McKnight (Stan van der Decken) ; Elvire (Délie) ; Lionel Tua (Jon) ; Diogo Doria (Docteur Ewers) ; Stephane Ferrara (Arthur Strike).

Durée : 1h33.
Sortie : 9 mars 2011.

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