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HA HA HA  de Hong Sang Soo

Un dernier pour la route

8.2

Ivresse et cinéma, ce vieux couple, ont tout donné. À l’Ouest pas moins qu’à l’Est. C’est pourquoi HSS a l’air de toujours faire le même film, d’essayer à chaque fois de rentrer pour de bon. C’est oublier que le cinéaste le plus éméché de l’Histoire ne sait pas où il habite.

Hong Sang-soo met en scène éternellement les mêmes questions, épuisant inlassablement situations et motifs tout en insistant sur leur réversibilité. Soit un cinéma paradoxal, à la fois fragile et souverain. Depuis ses débuts en 1996, il enchaîne les films comme l’alcoolique selon Deleuze : pour accéder au dernier. Chez lui ce n’est pas le dernier film qui répète le premier ; d’emblée et toujours le premier a répété le dernier, car c’est seulement celui-ci qui compte. De là naissent les malentendus. Le public ne le découvre qu’en 2000, lorsque ses trois premières oeuvres (Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, Le Pouvoir de la province de Kangwon, La Vierge mise à nu par ses prétendants) sont distribuées simultanément. C’est en 2005 avec Conte de cinéma (2005), point de bascule d’esthétique et de production, que le cinéaste gagne une renommée internationale. Depuis, les apparitions ou sorties de ses films en France apparaissent, de loin en loin, d’un festival à l’autre, décalées ou inaperçues. Ce chemin tortueux et irrégulier s’accompagne d’un jugement de valeur qui désigne Hong comme le « Rohmer asiatique », posture hautaine condamnant le cinéaste à n’être qu’un faiseur. Faiseur, mais obsessionnel, fasciné par des personnages qui parlent et vivent de romances d’alcool et de cinéma. La comparaison avec Eric Rohmer, surtout thématique (la cruauté des rapports-homme femme, la moralité du conte), est pourtant inopérante et galvaudée. Comme le Français, Hong Sang-soo déroule le fil d’une pelote, une « vie-cinéma » dont les récits, si simples d’accès et dans ce qu’ils ont de plus banals, deviennent vertigineux dans leur enchevêtrement et leur durée. Le spectateur est pris dans la toile de récits cruels, dérouté par les contre-pieds, sans que son art siphonne l’air d’une maîtrise maligne.

HA HA HA commence doucement par une voix-off nue et un roman-photo ordinaire. Avant de partir s’installer chez sa tante au Canada, Moon-Kyeong (Kim Sang Kyung) rencontre son ami Joon-Sik (Yoo Joon Sang) lors d’une promenade à la montagne. Autour d’un repas fleuve et de (nombreux) verres, l’occasion est donnée aux deux amis d’échanger leurs souvenirs d’un récent voyage à Tongyeon, une petite ville de province dont Moon-Kyeong est originaire. Le retour au bercail distille une mélancolie qui rappelle à quel point Hong Sang-soo est un bon géographe, peignant l’attachement et l’inscription de ses héros à leur terre, ou inversement, leur mal du pays. L’image photographique sert ainsi de guide dans le récit qu’ils commentent gaiement entre deux verres. Les histoires vont évidemment se rejoindre, sans que les narrateurs s’aperçoivent qu’ils racontent en réalité deux parties d’une même histoire, à partir de points de vue différents. Depuis cette base simple peuvent se déployer l’art et l’ironie d’Hong Sang-soo. Moon-Kyeong est un « cinéaste » en manque d’inspiration ; son interlocuteur Joon-Sik est critique de cinéma en dépression. Moon-Kyeong va rencontrer une femme, Seong-ok (Moon So-ri), une guide touristique, qu’il va tenter de séduire maladroitement, puis arriver à ses fins. Mais son ami fait intervenir le personnage d’un jeune poète, Jeong-ho (Kim Kang Woo), qui va aussi séduire cette femme. Ce quiproquo permet une grande économie narrative en même temps qu’il multiplie les possibilités.

Quelque chose a bougé. Les lignes et les attaques de plan n’ont jamais été aussi directes que depuis Like You Knew It All (Les Femmes de Mes Amis, 2009), où l’expression des recadrages de la caméra atteignait une belle forme de précision et d’habileté. Connu pour la fixité et la qualité des plans séquences de ses premiers films, le style de Hong Sang-soo a alors opéré une mue. Le changement fut amorcé depuis Conte de cinéma, où le recadrage avait fait date : une danse de travelling optiques, où le zoom, outil de grammaire du cinéma des années 70, réputé inesthétique et ringard, faisait autant office de montage dans le plan, que de recadrage au sens littéral, mettant en tension des personnages hésitants. Cependant, ces mouvements de caméras construisait la fiction d’un changement hésitant. Bousculant l’ancien style d’Hong Sang-soo, ils étaient pris au piège d’un dispositif : au bout d’une quarantaine de minutes, le spectateur s’aperçoit qu’il regardait un film, dont le réalisateur serait le héros dans la deuxième partie. En cinéaste plus malicieux et intelligent que poseur et paresseux, il a creusé ce travail du cadre, donnant encore plus de mordant à une direction d’acteur toujours poignante. Ironique, sa poétique glisse comme le cours d’un fleuve : on ne se baigne jamais deux fois dans le même film.

HA HA HA propose pourtant des schémas connus, et ses personnages pourraient être les héros des films précédents. L’homme qui convoite la même femme, le jeune Jeong-ho, « poète », lâche et arrogant, est aussi porté sur les femmes et sur la boisson. Le second narrateur, Joon-Sik, casse cette routine. Celui ci vit une histoire contrariée avec une femme ; Suivant un traitement aux antidépresseurs, marié et père, il fréquente une fille, Yeon-joo, avec qui il n’assume pas de sortir publiquement. Les scènes entre les deux amants sont éclairantes sur ce que murmure le film. Leur relation se construit dans la difficulté et opère un léger décrochage de l’histoire principale, guidant le spectateur vers une autre piste sentimentale. Idée simple mais bouleversante : en hachurant ainsi l’histoire des camarades de scènes conjugales, le film trace le chemin de l’acceptation douloureuse de l’amour, en même temps qu’elle éternise une histoire d’amitié. Toujours moral, le cinéma de Hong offre ainsi cette première nouveauté : le personnage dépressif devient par sa confrontation avec les « lâches » habituels un héros positif. Un homme qui peut enfin exprimer son art, et dévoiler sa flamme à sa fiancée en lui écrivant un poème. Le critique de cinéma imagine ce que les deux autres sont incapables de faire. Lors d’un rêve qui lui fait rencontrer l’amiral Yi, un des héros de l’Histoire coréenne, Moong-Kyeong se prend un retour de bâton : « ta lâcheté t’aveugle ». Moon, incapable de voir le bien, finira dans l’indécision, achevant le récit avec une courte séquence mélancolique, de retour en bateau ; as usual, trop hésitant pour agir et prendre une bonne décision. Sur une note pleine de fougue, le film – le plus doux et le plus comique de son auteur – s’achève dans un franc éclat de rire. Il y trouve un bel équilibre et une sincérité nouvelle. HSS à poil, sans qu’un seul des acteurs ôte pour une fois ses vêtements.

par Thomas Fioretti
samedi 19 mars 2011

HA HA HA Hong Sang Soo

Corée du Sud ,  2010

Avec : Kim Sang-kyung (Jo Mun-kyung) ; Moon So-ri (Wang Seon-gok) ; Jun-Sang Yu (Bang Jung-shik) ; Ye Ji-won (An Yeon-ju) ; Kim Kang-woo (Kang Jeon-gho) ; Gyu-ri Kim (No Jeongh-wa) ; Youn Yuh-jung (Mère de Mun-kyung).

Durée : 1h56.
Sortie : 16 mars 2011.

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