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Kaboom  de Gregg Araki

À travers le miroir des toilettes

7.6

Comment en finir avec le monde ? Comment recommencer avec le cinéma ? La réponse d’Araki était arrivée tôt, peut-être trop pour qu’on l’écoute. C’était 1997, avant le 9/11, avant Cloverfield et Facebook, au début de Nowhere, une jeune fille posait la question à un héros brandissant un caméscope : « La caméra, c’est pour quoi ? » Et celui-ci de répondre : « Je sens que je vais mourir bientôt. Un accident d’avion, un incendie, une explosion chimique... Comme ça, il y aura une trace de ma mort. » De toute évidence, l’objectif était pointé en direction des années deux mille.

« This is the way the world ends ». Cet avertissement de T.S. Eliot donnait, il y a dix ans, son titre au pilote d’une série que réalisa Gregg Araki pour MTV, et que la chaîne laissa sans suite. La citation, en revanche, continuait comme ça : « Not with a bang but a whimper ». Pour évoquer un film qui s’amuse à faire exploser notre planète, l’apologue est, il faut croire, pratique – regardez la presse : pas un article ne l’oublie. Il permet, surtout, de lier Kaboom à ce mystérieux opus télé arakien, dont le cinéaste a dit reprendre la trame, en même temps qu’à une autre apocalypse, celle qui ouvrait sur les mots d’Eliot Southland Tales de Richard Kelly, quatre ans auparavant. A ceci près que dans ce dernier le narrateur, Pilot Abilene (Justin Timberlake, encore une fois excellent), renversait la proposition du poète : ce n’est pas un chuchotement qui sonnera le glas de notre planète, mais bien une déflagration dont l’onomatopée « Kaboom » retranscrit avec justesse la sonorité. Un Southland Tales en mode mineur, telle est sans doute la meilleure description que l’on puisse donner du dernier film de Gregg Araki. Impossible pourtant de nier les différences : l’un installe son récit dans l’après-catastrophe, l’autre en raconte la genèse. Le premier s’intéresse aux paysages, à ce que l’apocalypse a changé dans l’élection d’un gouverneur ou l’organisation d’une révolution, à l’économie du cinéma porno et aux courants marins. Le second, incapable de voir à plus d’un mètre, ne scrute que les visages, systématisant les gros-plans en forme d’a-plats qui structuraient déjà Smiley Face (2007), effaçant presque entièrement son décor. Reste que les deux cinéastes ont au moins une certitude en commun : la fin du monde ne sera pas grave, mais ridicule.

Les protagonistes de Southland Tales étaient des stars, c’est-à-dire des êtres transformés en images, ceux de Kaboom sont des héros publicitaires : corps trop musclés, visages trop maquillés. La Californie d’Araki est peuplée de personnages échappés d’MTV autant que de Vertigo. Madeleine O’Hara alias Rebecca Novak, non plus blonde ni brune mais rousse, n’est pas plus importante que Thor, le colocataire surfeur au nom de super-héros. La nuit, le campus de Kaboom se peuple même de personnages de cartoons. Affublés de masques d’animaux, des hommes attaquent les étudiants : la violence est d’abord un gag. A la fin de Nowhere, déjà, un insecte géant se découvrait sous la peau de l’amant au corps d’athlète. Autant que celles de la cinéphilie et de la télévision, Araki réutilise ainsi les figures stéréotypées de sa propre filmographie. Kaboom est une entreprise de recyclage, et le motif central du film est sans doute cette benne à ordures sur laquelle se termine la scène d’ouverture. Nous sommes prévenus d’avance : les portes les plus mystérieuses ne déboucheront sur rien.

Le monde de Kaboom est en deux dimensions, c’est un lieu de passage plus qu’un territoire. Un stéréotype de campus américain avec ses figures obligées et ses décors de sitcom : la chambre, le couloir, la cafétéria. Déconnectés les uns des autres, ces espaces clos fonctionnent aussi comme des cages oppressantes. Comme dans la série des Rabbits de Lynch, l’une des références les plus évidentes d’Araki, les blagues masquent mal l’inquiétude de l’enfermement. Il faut reconnaître aux détracteurs du film qu’ils ont raison sur un point : il n’y a dans Kaboom aucune profondeur, seulement des miroirs où se remaquiller. Devant la glace des toilettes où le héros rencontre London, chacun s’adresse à son reflet, comme s’il n’y avait plus ici que des contrechamps. Depuis Mysterious Skin, Araki a systématisé cet effet (gros plan face caméra sur fond uni), qui constitue moins une adresse au spectateur qu’une manière de l’impliquer, de forcer le mimétisme. Le plan est devenu miroir. Et tout le monde sait qu’un miroir ne renvoie que l’image de ce qui s’y reflète. Les masques et les objets sur lesquels s’arrêtent le film ne nous renvoient à rien ; ils sont trop voyants pour qu’on puisse leur attribuer une signification. Tout au long du film précédent étaient méthodiquement disséminées, de A à Z, des lettres qui ne formaient jamais un discours. Smiley Face était un alphabet sans mots, Kaboom est un rébus sans solution.

De toutes ces énigmes, aucune n’a retenu l’attention de la presse, occupée à relayer la révolution sexuelle proposée par les étudiants californiens. Qui aime un film hédoniste l’est nécessairement, et inversement. Ceux qui encensent Kaboom le disent donc « bandant », tandis que ceux qui l’attaquent n’ont « pas joui ». Le débat est pauvre. Surtout, le film ne permet pas de trancher. Ce qui est plutôt bon signe. Loin de revendiquer un modèle de décomplexion, Kaboom filme la sexualité comme un acte altruiste. Au début du film, le héros veut donner du plaisir sans en prendre. La jeune London, elle, couche à tout va mais n’aguiche jamais, elle instruit. Lorsque son amant se révèle une mauvaise affaire, elle lui prodigue des conseils. Film généreux, Kaboom se situerait exactement à 3 sur l’échelle de Kinsey. Quelle que soit leur orientation sexuelle, les étudiants sont tous aussi assidus au cours que prodigue la jeune fille. C’est là, sans doute, que Kaboom se souvient des premiers films du cinéaste : le sexe est moins une aventure qu’une école buissonnière.

La carrière d’Araki se schématise aisément : une trilogie de l’apocalypse (Totally Fucked up, The Doom Generation, Nowhere), qui fit de lui un Larry Clark non-artiste, Splendor (1999), curieux remake de Sérénade à trois inédit en salles, Mysterious Skin (2004), film plus en retenue qui lui offre la reconnaissance publique et critique, et enfin Smiley Face (2007), son chef-d’œuvre. Kaboom apparait, de l’aveu même du réalisateur, comme un retour aux premiers succès des années quatre-vingt dix. Encouragé par John Waters, Araki renoue ici avec l’esprit de Nowhere et confie à James Duvall – son acteur fétiche – le rôle épisodique d’un vieil étudiant porté sur la marijuana et connu sous le pseudonyme du Messie. Le titre semble évidemment ironique pour qui se souvient qu’à la fin de Nowhere le protagoniste incarné par le même James Duvall annonçait : « Nous savons tous, au fond de nous, que notre génération verra la fin de tout ». Dans le même film, déjà, les personnages suivaient des cours aux intitulés explicites : « Société Moderne », « Catastrophes Thermonucléaires », « Epidémies Fatales ». Il y a, évidemment, un paradoxe à annoncer tous les dix ans la même apocalypse. C’est pourtant cette promesse non tenue qui singularise les derniers films du cinéaste. Depuis Mysterious Skin, les récits d’Araki appellent à la fois une morale et une résolution. Substituer la seconde revient à refuser la première, et nous ne saurons jamais si l’enfant de Mysterious Skin a réellement vu un vaisseau spatial, ni ce que l’héroïne de Smiley Face a tiré de son aventure. Du point A au point Z, le personnage joué par Anna Faris n’a rien découvert d’autre que son addiction. Dans les deux films, pourtant, le récit offre une révélation en deux temps : derrière les apparences du quotidien se cachent mystères et merveilles, qui se révèleront être, à leur tour, des banales images de télévision. Kaboom porte cette construction à son point limite : en quelques minutes, le film fait accepter à ses protagonistes l’idée d’une apocalypse imminente. La multiplication des clichés leur a donné bien plus qu’une réalité, elle les a rendus vraisemblables.

par Arthur Mas, Martial Pisani
lundi 25 octobre 2010

Kaboom Gregg Araki

France ,  2010

Avec : Thomas Dekker (Smith) ; Juno Temple (London) ; Roxane Mesquida (Lorelei) ; Chris Zylka (Thor) ; Kelly Lynch (Nicole) ; Haley Bennett (Stella) ; James Duval (Le messie).

Durée : 1h26
Sortie : 6 octobre 2010

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