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Jewish Connection  de Kevin Asch

Dealer amateur

4.9

C’est une légende ancienne, pas trop mal racontée. Un étudiant au coeur pur issu d’une famille pauvre signe un pacte avec le Diable, fait ses premiers pas dans le vice guidé par une initiatrice blonde. Son père le renie et la (con)damnation arrive, mais l’histoire ne s’achève pas avant une réconciliation de l’étudiant avec ses racines. Les ficelles de Jewish Connection sont aussi visibles que les mèches frisées qui encadrent, sous leur chapeau noir, le visage des Juifs de Brooklyn. Heureusement pour Kevin Asch, ces mèches – qui constituent le titre original, Holy Rollers – sont ce qui différencie ce premier long-métrage de n’importe quelle autre histoire de drogue, ou de faute. Elles sont en effet, au sein du film, tout ce qui différencie un dealer suspect d’un autre qui passe la douane sans problème. « Act jewish » : c’est l’ultime conseil prodigué aux jeunes passeurs de ce trafic. Les habits sacrés portés comme une mascarade. En 1998, un groupe de jeunes Juifs new-yorkais sut tirer parti de l’étrange état de fait qui pousse, aujourd’hui encore, les goys (et a fortiori les Américains) à associer innocence et judaïté. Kevin Asch en sait probablement quelque chose, dont le nom est le mot allemand pour « cendres ». Jewish Connection raconte ainsi comment les éléments de la religion se retrouvent pourris jusqu’à la moelle par une bête histoire de stupéfiants. Se servant de stéréotypes pour asseoir leur business, les dealers sont contraints de voir leurs réactions face à l’antisémitisme perdre leur sens. Avec la dignité, ce sont les artefacts de la religion qui se trouvent contaminés – le chapeau de fourrure, le schtreimel, n’est plus que la cachette idéale des sachets de drogue.

Cette perte d’identité n’est pas seulement motivée par l’argent, mais par un trouble beaucoup plus profond, et d’actualité, qui est le sentiment d’une relativité de la loi. Sammy ne sait pas à laquelle il désobéit lorsqu’il décide d’importer des « médicaments » illégaux : celle des Etats-Unis, celle de la Torah, celle de sa famille ? Il ignore aussi, de fait, s’il n’est pas en même temps en train d’obéir à d’autres : celle qui commande de sauver sa famille du besoin – la sienne a des soucis de gazinière -, celle que suppose le leader du gang lorsqu’il explique qu’ « en Israël, l’Advil est interdit »… On retrouve cette confusion dans d’autres films « juifs » récents, ceux qu’ont écrit Judd Apatow, Seth Rogen et Evan Goldberg. Que la majorité de leurs personnages soient juifs en constitue l’une des caractéristiques mineures ; cela a plus à voir avec la façon dont est traitée la question de la responsabilité, non pas tant vis-à-vis de la loi que de soi. Un couple se retrouve contraint de braquer des banques parce qu’on les a plongés dans le chômage et que rien de légal ne les en tire ; un jeune héritier se retrouve contraint de fricoter avec la pègre parce qu’on ne lui laisse aucun moyen légal de devenir un héros. Prenez Braqueurs Amateurs, prenez The Green Hornet, comparez avec Jewish Connection : c’est toujours l’histoire de l’homme finissant hors-la-loi parce qu’il ne sait pas à laquelle obéir, l’Ancienne ou la Nouvelle, la Divine ou l’Humaine, la sienne ou celle des hommes. Comment les faire concorder ? Dans tous les cas, le questionnement sans fin, l’errance spirituelle, se heurte au désenchantement : l’énergie de Jim Carrey, l’émerveillement de Seth Rogen ou le calme de Jesse Eisenberg finissent par se heurter à une inexorabilité triste du réel qui n’a que faire de leur enthousiasme. Sammy fait ainsi remarquer qu’il aimerait visiter, lors d’un voyages d’affaires à Amsterdam, le musée Ann Frank. Impossible, lui répond l’initiatrice blonde : il y a une file d’attente de deux heures. Nouvelle tentative de réorganisation, a posteriori, du monde, saviez-vous que New York s’appelait jadis New Amsterdam ? Oui, et aujourd’hui Amsterdam est un Disneyland pour pervers. Encore raté. Si Sammy se laisse finalement capturer par la police, c’est pour retrouver sa place vis-à-vis de Dieu, pas de la loi – en d’autres termes, non pas par égards pour le monde qui colle deux heures de queue au musée Ann Frank et fait d’Amsterdam un Disneyland pour pervers, mais à cause de la culpabilité éprouvée vis-à-vis de son père, de son rabbin, de sa famille, de ses pairs, et de « Hachem ».

Tout cela est intéressant, mais le film ne l’expose pas très finement. La scène où le personnage court entre les câbles du pont de Brooklyn sur fond de violons, tandis que résonne, off, la voix du rabbin, est typique des maladresses qui pullulent dans Jewish Connection, de même que la caméra à l’épaule, qui a moins à voir avec celle de Friedkin, comme le suggère le titre français, qu’avec celle des frères Safdie. Le style est sundancé à l’extrême, urbain, tremblé. Finesse et originalité sont plutôt à chercher du côté de l’acteur principal. Sammy Gold a la bouche un peu trop pincée pour un rêveur, les épaules un peu trop larges – on jurerait l’avoir déjà vu quelque part, sur un Campus américain comme Harvard, ou Yale. C’était aussi autour de l’an 2000 ; il n’étudiait pas le Talmud mais d’autres lignes de codes, et on avait déjà observé ce puceau de 20 ans connaître un spectaculaire épanouissement sexuel. Ne cherchez plus : après The Social Network, Jewish Connection permet à Jesse Eisenberg d’enchaîner un nouveau biopic oscarisant. Nous l’avions mentionné dans notre « glose au livre de Zuckerberg » : Eisenberg, c’est l’hermétisme, c’est l’autisme. Comme son personnage de Zombieland, il est toujours seul sur Terre, ou presque. La communauté lui est étrangère ; celle des zombies comme celle des survivants, celle du réseau social comme celle des Juifs. Il est l’homme seul, avec ses obsessions, avec ses fulgurances. Il ne vieillit pas, il ne change pas. On le surprend encore à rejouer Rain Man – soit l’homme d’exception, autre composition oscarisante par excellence, c’est donc ça ! -, la scène du premier baiser dans l’ascenseur avec Valeria Golino, ici remplacée par une blonde – très jolie, très juste, l’actrice s’appelle Ari Graynor, déjà vue dans Bliss et quelques épisodes des Sopranos.

Ironie du sort, dans le milieu de la drogue, il ne fait pas bon être surdoué. Le mentor de Jesse – Justin Bartha ou Justin Timberlake avec une fausse barbe ? - le lui répète une fois, puis deux… Don’t be a smart ass. Cette autre petite start-up fondée sur une addiction s’emballe et connaît le succès. Cette fois cependant, les sirènes de la police se substituent à celles de la mégalomanie. Sammy Gold fond, en larmes ; c’est l’une des premières fois depuis Les Berkman se séparent qu’Eisenberg joue la carte de l’émotion brute. On repense alors aux rêves niais de Sammy d’aller vivre en Lituanie avec l’initiatrice, à sa scène de premier baiser. S’achevant sur ses larmes – et il est permis d’omettre le happy-end/Yom Kippour de service qui suit le noir – le film remet en perspective l’histoire qui vient d’être racontée, et la vitesse à laquelle s’estompent les rêves du dealer confère au film entier une dimension futile : ces larmes ne sont pas de la culpabilité, juste du regret. Quelque chose a été manqué, qui ne reviendra pas.

par Camille Brunel
mardi 22 février 2011

Jewish Connection Kevin Asch

États-Unis ,  2010

Avec : Jesse Eisenberg (Sam Gold) ; Justin Bartha (Yosef Zimmerman) ; Ari Graynor (Rachel Apfel) ; Danny A. Abeckaser (Jackie Solomon) ; Q-Tip (Ephraim) ; Mark Ivanir (Mendel Gold) ; Elizabeth Marvel (Elka Gold) ; Jason Fuchs (Leon Zimmerman) ; Hallie Kate Eisenberg (Ruth Gold) ; Bern Cohen (Rebbe Horowitz).

Durée : 1h29.
Sortie : 16 février 2011.

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