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Le discours d'un roi  de Tom Hooper

Concerto pour bègue

3.5

Sur le papier, Le Discours d’un roi lance au cinéma anglais un défi passionnant, quasi hollywoodien, absolument sokourovien : l’histoire d’un roi malgré lui devant surmonter son handicap (il est bègue) pour tenir son rang, et dont il faut filmer le handicap peu cinégénique. C’est George VI, père d’Elisabeth II, à la tête de l’Angleterre lors de la seconde guerre mondiale. En qualité de roi, sa parole est performative. Cela revient pour le réalisateur Tom Hooper à filmer un manchot au piano. Sa parole engage le sort du monde (c’est du moins l’approximation historique qui permet au film de tenir le suspense), notamment lorsque le Royaume-Uni déclare la guerre à l’Allemagne. Au roi bègue revient la tâche de rendre l’entrée en guerre officielle par un discours radiodiffusé. Ce discours constitue à lui seul l’enjeu du film, l’horizon de la réussite ou de l’échec du roi.

Avec un tel matériau dramatique, il faut s’attendre, comme dans un film sportif, à une performance. Colin Firth, le roi bègue, est lancé sur la piste de son propre one man show. Consciencieusement, il tient sa partie comme un violoniste en concerto face à l’orchestre, en s’appliquant sur les solos. Il faut être virtuose pour jouer un bègue ; Colin Firth veut prouver qu’il y parvient, en occupant les longs moments de silence (entrecoupés de quelques hoquets) par des regards souffreteux qui mendient la congratulation.

Le scénario étant l’adaptation d’une pièce, l’obsession du réalisateur fut d’éviter le théâtre filmé. Il traduit l’isolement du bègue en l’isolant dans le cadre, filmant son larynx en gros plans pour montrer où ça coince. Certes, l’isolement fonctionne, mais au risque de désintéresser. Au théâtre, le public est le peuple : le roi/l’acteur doit surmonter sa phobie pour s’adresser à lui, et le peuple/public attend la chute ou le succès de l’orateur.

Mais l’identification n’opère pas dans un film. L’isolement du bègue se transforme en solipsisme du comédien, faute de contrechamp sur le peuple (ou alors très furtif) illustrant sa phobie. Hormis la première scène, au cours de laquelle le futur roi ne parvient pas à prononcer son discours dans un stade rempli, la foule n’est que postulée. Colin Firth joue de son mieux, mais il joue seul, et par contagion, chaque acteur ne regarde que soi (Helena Bonham Carter, notamment).

À cause de cela, la ficelle la plus intéressante du scénario n’est pas tirée jusqu’au bout : l’amitié trouble qui unit le roi et son thérapeute (Lionel Logue, interprété par Geoffrey Rush), plouc australien qui détient un pouvoir sadique, puisque c’est de lui que dépend la parole du roi. A la place de celui-ci, le thérapeute assure le service minimum d’irrévérence, juste ce qu’il faut pour donner au film sa patine comique et le lover dans un consensus mou.

Le Discours d’un roi peut cependant séduire. George VI le bègue fait plus que se laisser glisser mollement le long de sa biographie : son destin de roi n’est pas écrit, il est le second fils, il ne doit son couronnement qu’à la démission forcée de son frère aîné. Il devient donc roi, mieux, il devient roi moderne. Son couronnement dérive de sa capacité à faire entendre sa voix. Face aux pros des micros du camp adverse (Hitler, Mussolini), le succès de George VI dépend de sa capacité à communiquer. Malheureusement, la surdose de sucre dont le film se targue d’avoir été saupoudré (éloges et prix à venir) en révèle surtout la fadeur.

par Louis Séguin
mercredi 16 février 2011

Le discours d'un roi Tom Hooper

États-Unis - Royaume-Uni ,  2010

Avec : Colin Firth (George "Bertie" VI) ; Helena Bonham Carter (Reine Elizabeth) ; Derek Jacobi (L’Archevêque Cosmo Langi) ; Geoffrey Rush (Lionel Logue) ; Jennifer Ehle (Myrtle Logue) ; Timothy Spall (Winston Churchill) ; Guy Pearce (Edward VIII) ; Michael Gambon (le Roi George V).

Durée : 1h58.
Sortie : 2 février 2011.

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