Breaking Bad  de Vince Gilligan

Mal tourné

7 septembre 2010. La saison 3 tant attendue confirme la supériorité de celle qui nous fit croire en une renaissance des séries. Elle aura donc été, en fait, une exception esthétique autant que (a)morale.

La mise en scène conjugue le sérieux du grand cinéma sur le mode mineur, ironique du sit-com. En pré-générique, une saynète teaser vaut souvent, dans le genre, un long métrage des frères Coen. On pense à William Eggleston devant les images d’un Nouveau-Mexique aussi désolé que criard. Et surtout, après deux années, c’est la jouvence — dont le secret, pour un feuilleton, est de négocier les virages dramatiques les plus serrés sans briser la courbe d’un temps étale, banal, indexé sur celui de la diffusion.

D’un côté, le héros condamné par la science monte en puissance, en assumant les conséquences de sa folie, au contact du patron d’une chaîne de fast food dédiée au poulet, mémorable figure ascétique du démon, qui lui offre un labo sous-terrain d’une telle splendeur qu’il peut passer un épisode entier à y chasser une mouche, cependant que deux anges de la mort jumeaux remontent de la frontière en dézinguant tout ce qui bouge.

Mais c’est surtout, comme il se doit, la rédemption de personnages ingrats qui fait la blague. D’abord, le beau-frère, matamore de la brigade des stups, fait l’expérience de sa lâcheté. Face à l’ultra-violence, il boit jusqu’à la lie la potion qui lui rend visible sa petitesse dodue, et c’est alors seulement qu’il s’abandonne à l’inconscience des braves. Or, par une élégance du récit, cette lucidité ne le rend ni sympathique ni sage. Elle le plonge, plus encore que les séquelles de ses blessures, dans une mélancolie hargneuse.

Enfin l’épouse, incarnation de la mesquinerie petite-bourgeoise jusque dans l’adultère avec son minable patron, sort de l’hypocrisie comme d’une chrysalide. Elle apprend, non sans résistances, à voir ce que recouvre sa hantise de l’inconfort. Ce n’est pas joli joli. Tant qu’à faire, elle tentera l’aventure ; elle mettra ses talents de comptable au service du crime.

Ouf. On a craint le pire, au début de la saison : le retour au bercail de l’époux prodigue, et le retour à l’éloge du statu quo pour une série qui aura été plus transgressive, dans sa visée modeste, que la plupart des sagas de familles mafieuses. Série sauvée, tu sauves tes sœurs qui courent encore — au bénéfice du doute, jusqu’au retour à l’ordre.

Qui a aimé voir un chimiste cancéreux ruer dans les brancards ira sur la Toile suivre en toute illégalité la saison trois de Breaking Bad.

Las ! Elle n’est pas tournée, elle est en rémission. Elle se prépare en grand secret tandis que la première est adaptée en France (sous quel titre ?).

Pour tester la mémoire des fans – et intriguer les autres – voici quelques-uns des moments qui m’ont le plus plu.

Le héros fait un grand pas
dans la carrière du crime.
Il a passé le costume.
Il lance une rumeur assassine
sur son principal concurrent.

Son jeune maître en trafic
est devenu son disciple,
mais il tient mal la drogue,
il s’affole pour un rien.
(Là, ce n’est pas lui,
mais sa vision par la fenêtre.)

Ce garçon agité trouve
en la personne de sa logeuse
une petite amie charmante.
Elle se montre assez rigoureuse.
(Trop.)

Pendant ce temps, aidé par son épouse (non :
pour une fois la famille petite-bourgeoise
n’est pas la panacée), le héros fait
une exaltante expérience de la solitude.

par Pierre Alferi
vendredi 15 janvier 2010

Breaking Bad Vince Gilligan

AMC, depuis 2008