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La BM du Seigneur vaut autant pour ce qu’elle est que pour le dispositif de sa création. Jean-Charles Hue vit depuis plus de dix ans en immersion dans un campement de la communauté Yéniche (une des communautés de « gens du voyages »). A l’origine, cette immersion s’accompagnait d’une quête d’identité, Jean-Charles Hue ayant une ascendance tzigane serbe. Petit à petit, le cinéaste, venu du cinéma expérimental, a donné forme à cette immersion, d’abord par le biais du documentaire, enfin par cette œuvre hybride, un film.

Fred Dorkel vit en faisant commerce de BMW volées, jusqu’à ce qu’il reçoive la visite d’un envoyé de dieu. Dorkel veut s’amender mais il se confronte à l’incompréhension de la communauté, qui n’accepte pas de changements si soudains, et à sa propre difficulté à s’adapter à cette conversion. Il ne sait plus « quoi faire », sinon assister aux prêches évangélistes qui fédèrent les croyants de la communauté, et s’occuper du chien que l’ange, en le visitant, lui a confié.
Les acteurs interprètent pour la plupart leurs propres rôles, et sont tous issus du campement. En particulier Fred Dorkel, qui a participé à l’élaboration du projet : il s’agit de son histoire. Hue a d’ailleurs impliqué le plus possible ses comédiens dans l’écriture des dialogues, afin de trouver le juste parler yéniche. Le résultat semble émaner de ce monde, et chaque détail s’efforce d’être indice de la communion dans laquelle ont travaillé les acteurs et le réalisateur, autour du rituel du tournage. La caméra est l’œil commun qui relie organiquement Hue et son sujet d’étude ethnologique, dont il tente de ne pas être séparé. Aucun « gadjo » n’apparaît dans le film, et on ne voit pas autre chose que le monde yéniche, son univers, ses objets, ses croyances. On croit à une immersion totale, elle n’est en vérité que partielle. Il s’agit bel et bien d’un regard sur les yéniches, il y a trop de fascination dans l’œil de Jean-Charles Hue pour que le point de vue soit intérieur. Fascination pour les corps : torses nus, les mâles de la communauté sont filmés par un plasticien, un sculpteur qui travaille les corps avec une caméra burin.

L’esthétique est déterminée par deux facteurs omniprésents. Les gros plans, tout d’abord, qui sondent la matière (chair comme bitume) dans laquelle Jean-Charles Hue veut à tout prix injecter de l’esprit. Le visage de Frédéric Dorkel, carré et renfrogné, envahit le cadre, ou plutôt le cadre semble vouloir tasser en un gros plan ce visage qui dépasse. Mis aussi en avant par ces gros plans, les végétaux qui poussent dans une faille de bitume incarnent l’assurance de la présence transcendantale du Saint Esprit. Cependant, l’emploi systématique de plans rapprochés brouille l’ambition narrative au profit de l’élément pictural. Et la caméra de scruter chaque détail du paysage du camp avec entêtement, en attendant qu’il se passe quelque chose.
Il n’y a rien à attendre. C’est laisser à l’image le temps de se manifester. Et au cinéaste de manifester son affection pour cette scène étrange, à la fois désertique et saturée, que constitue un campement de « voyageurs », et qu’il compare volontiers à un paysage mental. C’est là que la deuxième obsession esthétique du film trouve sa place. La lumière, omniprésente, qui baigne tous les plans, comme un hommage rendu au dieu des dieux, à la source de tous les miracles d’ordre épiphanique, par lequel toute apparition est rendue possible. Cela conduit Hue à enflammer la pellicule ; et par là à neutraliser la part de son allégeance au cinéma de genre (ici le film de conversion, du chemin de la foi) pour s’épanouir en processus expérimental.

Il y a sans doute quelque chose de chancelant dans ce processus, ce qui n’étonne en rien, puisque le protocole choisi est la débrouille. Jean-Charles Hue a souhaité filmer avec les moyens du bord, en n’arrêtant l’écriture que par le tournage, en laissant du champ aux comédiens, en laissant du mou aux scènes. Le mou prend parfois le dessus. Mais c’est le lot de tout apprenti sorcier, il faut accepter que le miracle n’advienne qu’au prix de nombreux ratages. Pour un beau plan, il faut bien qu’il y en ait de moins beaux. Pourtant, l’œuvre ne se prend jamais pour ce qu’elle n’est pas, et c’est ce qui la sauve. Elle constitue le présent de Jean-Charles Hue envers la communauté qui lui tient lieu de famille adoptive, et derrière chaque plan, y compris les moins réussis, transparaît cette affection.

Adepte du larvatus prodeo, l’œuvre dénonce ainsi son dispositif : plutôt qu’une œuvre achevée, et ce malgré l’implication des acteurs dont le jeu convainc aisément, La BM du Seigneur est un reportage permanent sur un film en train de se faire, une naissance du cinéma. Naissance des acteurs au jeu, du réalisateur au cinéma. Ce n’est pas un essai, mais plutôt une expérience, au credo si fort qu’on y prête foi de bonne grâce.

par Louis Séguin
vendredi 4 février 2011

La BM du seigneur Jean-Charles Hue

Avec : Frédéric Dorkel (himself).

Durée : 1h24.
Sortie : 26 janvier 2011.

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