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Somewhere  de Sophia Coppola

Pauvre luxe

5.0

Les stars sont des hommes comme les autres. Mêmes troubles, mêmes névroses. Mêmes familles. Elle ne cesse de le répéter, comme pour se justifier d’une accusation qu’on ne formule pas, et qui l’obsède. Seulement, leur solitude est plus perverse parce que larvée, maquillée sous les apparences d’une popularité qui n’a rien d’amical, et dont l’étreinte passionnelle a quelque chose de la dévoration. Il n’y a pas plus solitaire que cet homme bien fait, bronzé, photographié malgré lui et souriant malgré tout, en couverture des tabloïds.

De même, Sofia Coppola est une jeune femme comme les autres, avec un père comme les autres. Elle ne parle d’elle-même que pour parler des autres, et d’ailleurs, ne parle pas vraiment d’elle-même : c’est accidentel, c’est la force de choses, on laisse toujours un peu de soi dans la périphérie d’un cadre, les silences d’un dialogue. Sofia Coppola est une jeune femme comme les autres, filmant un solitaire comme les autres. Mais ce solitaire est riche.

Or, c’est précisément cette spécificité propre à la solitude des stars que Somewhere semble s’évertuer à ignorer. La raison en est simple. Admettre que pour le riche la solitude est luxe, c’est admettre que le riche n’est pas comme les autres, c’est admettre que Sofia Coppola n’est pas comme les autres, qu’elle est peut-être plus intéressante que les autres, et que c’est pour cette raison que sous couvert de parler des autres on parle toujours de soi. Sous couvert d’évoquer ses enfants, on épluche son enfance. On offre discrètement, insidieusement, le fruit d’années de thérapie. Voilà qui réclame une ruse que le film n’a pas. Le seul moyen d’échapper à l’ennui, finalement, est de consacrer une énergie que Somewhere n’exige pas de son spectateur à élucider le cas Sofia, quand Sofia même voudrait nous détourner de l’entreprise. Mais les stratégies d’évitement sont trop visibles. On ne thématise pas la richesse : on filme un vulgus à base de spaghettis. On refuse le point de vue de l’enfant au profit de celui du père. On utilise l’acteur du père, sans le créditer, dans une seule scène : Alden Ehrenreich, le beau jeune homme découvert dans Tetro. Le fils de celui qui déclarait sans vergogne que la génétique n’admet qu’un seul génie par famille. On filme avec les vieux objectifs du père, hérités de Rusty James - l’image est plus belle ainsi, paraît-il. Soyons freudiens : l’ennui qui stigmatise Somewhere naît du plus ordinaire des refoulements.

Or l’ennui, pour être revendiqué, n’en devient pas intéressant. Les plans s’étirent par mimétisme, relais d’un oeil lassé, arrêté malgré lui sur un décor sans relief, réduit à quelques objets sans valeur : un coin de miroir dépouillé de reflet. Des casseroles. Des draps clairs sur un lit défait. Ne nous y trompons pas : sous ses allures d’entrée en Carême après les les macarons multicolores de Marie-Antoinette, Somewhere nous maintient dans un univers équivalent, sinon identique : un petit monde de stars purgé de son érotisme et de ses couleurs gaies, que stigmatise la même qualité d’ennui. A l’oreille également, tout s’aplanit. Premier plan : luxe et solitude. Une voiture de prix roulant sur un circuit, hors-cadre puis dans le cadre, ainsi de suite. Quelques tours, mais on dirait qu’elle en fait cent. Trop installée dans son plan, la réalisatrice semble scruter les spectateurs, s’assurant que l’on a bien compris le symbole : la solitude du riche est égoïste, caresse lente autour d’un nombril. Ce premier plan donne le ton : tout, dans Somewhere, accuse un manque de relief que viennent racheter en partie, dans ce premier plan seulement, les tours et détours du son. Par la suite, le paysage sonore se fait désert : quelques chansons seulement, au hasard du parcours, que nul ne semble avoir choisies, les personnages pas plus que la réalisatrice. Et le spectateur de mesurer pleinement, a posteriori, la place centrale de la musique dans les autres films de Sofia Coppola. Son absence dans Somewhere est regrettable en dépit des intentions ; symptôme d’un désenchantement, elle orchestre à son tour un désenchantement qui tourne lentement mais sûrement à la lassitude.

S’ennuyer reste un luxe de solitaire. S’ennuyer en faisant un film, faire un film ennuyeux, peut être un luxe agaçant. D’ailleurs, la rencontre n’a pas vraiment lieu, ou plutôt, on n’en sait rien. Trop distanciée, trop prudente devant un réel qui la touche peut-être trop, la réalisatrice refuse de solutionner le problème du personnage, et cède à la tentation de se réécrire. Somewhere, repris dans le réseau des films qui précèdent, n’avance plus. A la fin de Lost in Translation, Bill Murray dit à Scarlett Johansson quelque chose que le bruit de la foule dérobe au spectateur. Dans Somewhere, au moment du départ, le père dit à l’enfant ces mots qu’elle attendait et que l’hélice de l’hélicoptère lui vole. Ironie du sort : le spectateur lui, a entendu. Pourtant, la parole volée à sa destinataire n’est pas vouée à se réaliser. Sans elle, rien n’actualise la rencontre autrement que comme ouverture, entrevue nécessaire avec un au-delà du luxe. Cet au-delà du luxe, Somewhere s’aventure, tardif, à le chercher dans les apparences de l’ordinaire. Croyant faire oeuvre altruiste en ne filmant le luxe que lorsqu’il n’a rien de luxueux (la voiture de sport tombe en panne, comme le séducteur, endormi en pleins préliminaires sur une blonde de plus), il ignore tout bonnement son sujet.

Ne pas savoir si la rencontre a eu lieu, c’est peut-être savoir que ce n’est pas le cas. L’enfant n’est revenue dans la vie du père que par nécessité, lorsque la mère n’était plus là. L’enfant de star n’est que la maladroite et ordinaire possibilité d’une rencontre. Sofia Coppola a-t-elle jamais été autre chose ? S’est-elle jamais perçue autrement ? S’évertuant à rester plus, elle tend à devenir moins encore. La lourde schématisation autour de laquelle s’orchestre la fin du film témoigne de cela. Rassemblant tous ses fils avec une discrétion à laquelle elle reste seule à croire encore, la réalisatrice inverse trop visiblement le symbole du départ. Libéré de la fille, l’homme riche est enfin disponible pour la rencontre, et, laissant sa voiture en bord de route, part chercher sur le bitume les illuminations que Chris McCandless trouvait en Alaska. On doute qu’il y rencontre autre chose que la vieille connaissance jamais congédiée, et sur laquelle le film achève de se replier en croyant la fuir : le nombril ordinaire du moi. La solitude du riche est trompeuse, mais c’est un luxe encore de pouvoir se tromper. Il n’en est que plus dommage de parvenir à s’égarer sans en prendre le risque, au hasard d’un désœuvrement.

photos : Château Marmont, par Claudia Wu

par Noémie Luciani
dimanche 19 décembre 2010

Somewhere Sophia Coppola

États-Unis ,  2010

Avec : Stephen Dorff (Johnny Marco) ; Elle Fanning (Cleo) ; Chris Pontius (Sammy) ; Michelle Monaghan (Rebecca) ; Lala Sloatman (Layla) ; Ellie Kemper (Claire) ; Alden Ehrenreich (Le jeune acteur) ; Aurélien Wiik (Le français) ; Amanda Anka (Marge) ; Lisa Lu (La journaliste chinoise).

Durée : 1h38.
Sortie : 5 janvier 2011.

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