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Detroit 1-8-7  de Jason Richman

Detroit Imperiali

7.81

Depuis la fin des grandes séries de la Renaissance (Oz, Sopranos, Wire, West Wing, etc), leurs acteurs s’éparpillent naturellement dans des productions en quête de pérennité. Omar, Bubs, Mouzone, Marlo, Wee-Bey, Poot, Bunk, Herc, Cedric Daniels ou Carmela se sont retrouvés chauffeurs de taxi, frère éploré, dealer ou flic à tous postes dans des séries aussi diverses et passionnantes que Fringe, Boardwalk Empire, Breaking Bad, Treme, Nurse Betty ou Detroit 1-8-7. Des rôles souvent proches de ceux qu’ils tenaient auparavant, comme Daniels (Lance Reddick) passé des unités Wire à Fringe en conservant discipline sèche et souplesse bureaucratique.

Faux capo ou vrai taiseux

On est allé voir Detroit 1-8-7, série créée par Jason Richman, diffusée sur ABC depuis septembre 2010 et en France sur Canal + depuis quelques jours, en s’enquérant de Michael Imperioli. Sept ans, on a attendu avec lui que Tony Soprano fasse monter Christopher Moltisanti en grade. Passé par les rues de Law & Order, faisant sien le quartier de Tribeca, il fut également du bref remake américain de la série britannique Life on Mars en ripou poilu des années 1970. Mais sa carrière, surtout identifiée à celle d’un aspirant capo depuis son bref rôle de Spider dans Les Affranchis (Joe Pesci lui tirait gratuitement une balle dans le pied), a longtemps semblé parallèle à celle de Moltisanti : prometteuse mais vaine car incapable de concilier ses ambitions avec un héritage qu’il aurait fallu trahir. Tenu la tête dans l’eau par ses aînés sans même s’en apercevoir, le chien fou est en réalité trop bon soldat.

Sauf erreur, son rôle dans D 1-8-7 est son premier grand premier rôle. Le nom qu’il y promène, Louis Fitch, sent si bon les années 1970 qu’il semble avoir été inventé pour Gene Hackman. C’est l’attente, et comme toute bonne attente il s’agit de lui faire défaut.

Astucieusement, la série renverse la hiérarchie des distributions : le héros est ici le plus effacé. Le pilote en donne la démonstration : Fitch prend à contrepied le petit dealer interpellé qui ne veut rien dire. Pendant des heures, il le regarde dans les yeux sans ouvrir la bouche. Fitch a les yeux petits et enfoncés par un nez proéminent, et des lèvres pincées qui ne consentent à s’ouvrir qu’en dernier recours, lorsqu’il s’agit de mettre tout le monde d’accord.

Fitch est le plus discret : à la fin du onzième épisode, il a tout juste admis avoir une ex-femme et un fils à New York où il ne va jamais. Mais sa discrétion est curieuse, trop timide, trop assurée ; comme si la démonstration de son intelligence lui était devenue, contrairement aux mentalistes et autres détecteurs de mensonge, un exercice pénible dont la vie avait douloureusement prouvé la vanité. Fitch est le meilleur et le pire car il n’a pas d’autre vie que le travail. Il est le plus séduisant - tous les taiseux le sont - et en dernière instance le plus irritant - tous les taiseux le sont.

Detroit via Baltimore

Mais c’est peut-être accorder trop d’importance à son personnage très estompé. Il s’agit pour les scénaristes de se laisser le temps de lui inventer une vie, pour que cette vie soit toujours un souvenir (celle des luttes politiques et raciales dont Detroit a été le théâtre) ou un but (pour que ce combat politique se poursuive). L’excellence de Fitch n’est donc pas surnaturelle. Il n’est expert en rien. Les affaires dont il s’occupe ne relèvent d’aucune spécialité : cold cases, affaires politiques, crimes ordinaires, tous sont les produits fortuits de rapports sociaux. Pour cela, nul besoin d’unité spéciale, il faut plutôt frapper à toutes les portes. Le travail de David Simon à Baltimore a évidemment porté ses fruits. Et Detroit, gloire sinistrée de l’industrie automobile, champ de bataille raciale, ville à la culture ouvrière, musicale et noire prête à renaître, peut-être, par les moyens conjugués de la télévision mondiale et de la voiture électrique, Detroit se prête idéalement à un tel chantier.

Chaque épisode dure 40 minutes et raconte, de l’aube au soir, une journée dans l’activité du Precint Detroit 1-8-7. Sept détectives (six plus une chef lieutenante) se distribuent deux affaires. La série ne force jamais leur rencontre : c’est la loi de ce type de show américain, comme Law & Order ou CSI. Cela ne signifie pas que la co-apparition de ces deux crimes ne puisse pas tenir du rapport objectif et produire une image dialectique de Detroit.

En une fois seulement, la saison a fait se croiser les enquêtes : l’histoire à l’épisode 9 du flingue d’une épouse riche, blanche et déçue, revendu sous le coude après usage, puis réutilisé à des fins théâtrales par une petite frappe qui, d’une balle perdue, tue un enfant noir dans son salon. Cela pourrait être lourd si tout cela ne tenait comme ici pas du discours mais de l’arpentage. Certes, les flics qui lui apprennent la nouvelle toisent la veuve d’un œil un peu moralisateur ; mais on la comprend, une telle affaire est aussi dénuée d’intention que pleine de logique sociale, historique, économique et politique qui dépasse tout individu.

Redressement

Peut-être aurait-il fallu dire d’entrée de jeu qu’au premier regard, la série ne se démarque pas une seconde du style Law & Order : caméra portée, prise sans raison de zooms et de tremblements, succession monotone d’interrogatoires au poste et de porte à porte, déductions vraies ou faussement lumineuses, grise ambiance de travail, casting aux normes, etc. Mais on trouve mille bonnes raisons à cette manière disgracieuse, car c’est celle de quelqu’un qui ne rougit pas de l’histoire de la télévision ; quelqu’un qui ne se met pas à y toucher car d’autres auront voulu prouver avant lui que la télé n’avait d’avenir qu’en ressemblant au cinéma.

Il est assez évident qu’en délaissant les fins dilemmes des séries policières – torturer ou pas, se faire justice soi-même ou pas –, D 1-8-7 travaille contre le tout-venant. Son escouade est aussi vraisemblable qu’idéale, bosseuse et mesurée. Elle est constituée de personnages qui peuvent s’assoir un instant et raisonner comme nous car aucune sirène clanique ne les appelle, et que, traversant les quartiers, ils préfèrent connaître la ville avant de penser a en juger les crimes.

Un exemple. Il faut dix épisodes pour qu’un mette visiblement en œuvre cette logique historique. Dans un bunker anti-atomique, autrefois en plein milieu du ghetto, on retrouve deux corps brûlés. Leur mort remonte aux émeutes raciales du 23 Juillet 1967. Avant de mourir, l’un avait tracé un indice dans la suie : 1968DP. L’année ? Le décryptage de le scène de crime n’accrédite pas l’hypothèse d’un mystère historique dont ces corps seraient les messagers échoués. Il faut qu’un des anciens participants à la révolte révèle qu’une habitude policière, lorsqu’elle employait la force pour des vendettas personnelles, était de retourner sa plaque d’officier, pour que le badge PD8961 permette de retrouver le policier. Celui-ci refusant des aveux aux deux lieutenants noirs qui l’interrogent, Fitch prend le relais, peste contre les bougnouls, feint de partager ses discours alarmistes. L’homme se livre presque naturellement. Il n’est pas surpris d’entendre un homme partager ses convictions : celles-ci, vestiges d’une société primitive, remontent naturellement comme si Detroit n’avait pas changé. Il suffisait de faire semblant de remettre l’image à l’envers : le truc simple d’une série qui sait parfaitement se tenir droite.

par Antoine Thirion
mardi 1er février 2011

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