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The Informant  de Steven Soderbergh

Conversation sous la moustache

7.7

Vous avez adoré Che mais vous hésitez à aller voir The Informant. Il a l’air malin Matt Damon derrière sa moustache, mais est-ce que cela vaut les 10.50 euros du billet d’entrée ? Pas sûr. Votre concierge a un neveu cinéphile de quatorze ans, vous l’interrogez. Contre toute attente, il vous demande d’abord de répondre à une question. Vous vous êtes toujours méfié des cinéphiles, et maintenant vous vous rappelez pourquoi : Connaissez-vous The Conversation de Francis Coppola ? Vous le connaissez. Eh bien, continue le petit, Gene Hackman trimballe un magnétophone dans une valise ». Et alors ? « Cette valise passe aujourd’hui dans les mains de Matt Damon. Voilà le film de Soderbergh. Un bel exercice qui consiste à récupérer cet objet désuet des années 1970 pour voir s’il marche encore dans les années 1990. Après la miniaturisation, la chute du mur et la fin de l’Histoire.

J’ai oublié de vous dire que vous êtes une femme de trente cinq ans. Vous enseignez les Lettres mais pas au lycée Dolto. En fait pas en Zep du tout. Vous avez eu quatre hommes. Tous des nazes. Rien à dire sur le cinoche. A part le dernier Gustave, mais c’était pour dire que Steak est un chef d’œuvre. Vous l’avez plaqué après la séance d’Inglourious Basterds qu’il trouvait moyen. Rien à voir, quoique.

Le petit commence à vous intriguer. Il vous regarde d’ailleurs bizarrement. Vous me suivez ? Dit-il. En fait non, mais oui oui. On en était où déjà ? Le magnétophone. Soderbergh fait un long générique sur cet instrument. Il cadre de près les bobines argentées qui entraînent doucement la bande. Il montre les aiguilles des différents appareils de mesure du son. Et comment des mains rangent tout avec un soin qui fait songer à celles de M. Humbert caressant les pieds de Lolita. C’est d’ailleurs à ça qu’on pense au début. A l’esthétique coton chic des fifities. Mais quand la voix off de Matt Damon nous accompagne dans la laideur d’une multinationale du début des nineties, c’est brutal. Un curieux mélange d’une esthétique fifties, d’un objet du cinéma d’espionnage des seventies et enfin d’un film sur les entreprises des nineties. Apparemment Soderbergh veut nous dire quelque chose. Ah oui ? Oui, qu’un magnéto, c’est trois choses. Un bel objet. Deux, un dispositif d’enregistrement. Trois, un dispositif qui restitue les sons enregistrés. En gros, cela dit d’une manière légèrement tordue ce que le film ne sera pas, puis ce qu’il sera. Un film sur le magnéto, mais pas laqué comme dans les fifties. Pas non plus un film sur le grand espionnage des seventies. C’est en effet un truc sur un monde ni beau ni complexe, ni romanesque comme Lolita, ni politique comme Les Trois jours du Condor, un monde à la con.

Il y a quelque chose qui cloche, petit. Tu dis que Soderbergh nous montre dans ce générique ce qu’il ne va pas faire. Pas un film sur l’écoute. Et pourtant il garde la moustache. Matt Damon a la même moustache que Gene Hackman. C’est le même personnage.

Vous vous croyez malins. Le cinékid vous regarde et dit : ok, asseyez-vous, je vais vous expliquer l’affaire de la moustache. Gene Hackman est quelqu’un de peu bavard. Il a écouté too much. Sa seule obsession est de réécouter. D’essayer de comprendre ce qu’il a déjà entendu. Voilà Conversation secrète. Ce qui est tout à fait dans la lignée de Blow Out et Blow Up et de leur origine, le film de Zapruder montrant l’assassinat de Kennedy. Toujours la même histoire, on a vu ou entendu quelque chose mais on ne sait pas quoi. La moustache de Gene c’est ça. Celle de quelqu’un qui aurait bien de choses à dire, mais qui est peu bavard. Sa moustache, c’est du sérieux. La moustache rigolote d’un fanfaron qui n’a pas grand chose à dire, c’est différent. Finis les grands polars, la CIA, le KGB. Comme il n’y a plus aucune grande histoire à raconter, il invente. Gene et Matt sont comme des demis magnétos. L’un est attiré par l’enregistrement, l’autre par la diffusion.

Leur moustache a seulement l’air d’être la même. Elle est la même dans le sens où une moustache est toujours une moustache. Mais elle se charge d’une électricité totalement différente selon les temps. C’est à quoi sert la moustache. À montrer comment on est passé de l’Amérique de Deep Throat, des secrets, des chuchotements, à un pays de parleurs et de mythomanes. En ce sens, Matt Damon est du même poil que Brad Pitt prof de gym coiffé au gel dans Burn After Reading des Coen. Techniquement, il s’agit d’un gros blaireau. Pareil pour le personnage de l’enquêteur du FBI : on le croirait inventé par les frères Coen.

Quel est l’intérêt de faire un film autour d’un tel personnage ? C’est bien le problème. Ça ne fera jamais un film important. On le sait depuis Fargo, un beau film, le préféré des cinéphiles de la fin des années nineties. Rien du même genre n’est venu après qui soit capable de le dépasser. Certainement pas Burn After Reading. Ni ce dernier Soderbergh. N’empêche qu’il tient quelque chose. De toute évidence Soderbergh s’en prend moins aux films d’espionnage, auquel John Landis a déjà réglé son compte en 1985 avec Spies Like Us, qu’avec le cinéma américain indépendant des 90. Le sien, celui de Miramax, de Sundance, de Sexe, mensonges et vidéo. Cette image du type qui parle parce qu’il n’a rien à dire et par là invente un système de fiction qui satisfait tous le monde est l’auto-portrait ironique d’un cinéaste indépendant de Miramax. C’est-à-dire ? Il suffit de regarder le film.
Mark Whitacre travaille pour une grande entreprise. Son travail consiste à inventer des histoires, à construire de scénarios de pseudo espionnage industriel à usage interne. Il aime de moins en moins. C’est là que le FBI intervient. Il entre en contact avec deux agents. Il pense qu’il est embauché et fait pour le bureau fédéral à peu près ce qu’il faisait avant. Il invente, improvise, fournit des informations entre vérité et fiction, tourne pour eux des vidéos en caméra cachée de ses meetings d’affaires. Les deux agents montrent le matériel à leur patron. Les rushes ne le satisfont pas. Attention, scène fondamentale. Il leur dit qu’il faut quelque chose de plus fort. Il faut que le mot « agreement » soit prononcé. C’est là qu’on comprend que toute cette histoire d’espionnage n’est qu’un alibi pour faire le portrait d’un monde, celui de la production indépendante et de ses figures. Dont la principale, la plus tendre et ridicule, est celle de Matt Damon/Mark Whitacre. À la scène suivante, on le voit galérer sur le plateau pour obtenir une preuve irréfutable du délit qu’il entend confondre. Il déplace un homme d’affaires qui s’est malencontreusement placé devant la caméra cachée, il suggère des répliques, manœuvre pour optenir la séquence voulue, avec le mot « agreement » dedans. C’est important que Matt Damon joue ce rôle car il s’agit d’un prototype. Comédien, scénariste, producteur. Celui qui a réussi mieux que tout autre, mais dont les débuts furent aussi grotesques et rocambolesques que les aventures de l’informateur. Qu’il a du galérer longtemps avec son scénario (Will Hunting, co-écrit avec Ben Affleck) avant que Gus Van Sant en fasse un film à succès. Galérer et surtout inventer, discuter, convaincre… Parler.

Mais à ce jeu, Tarantino a depuis longtemps terrassé la concurrence. Dès True Romance de Tony Scott en 1992, dont il a écrit le scénario. Un film dont les personnages, idiots en apparence seulement, savent déployer dans le dialogue des trésors d’intelligence. Et dont chaque réplique n’a d’autre but que de se hisser au dessus de la précédente. L’auteur n’en est pas le seul bénéficiaire : chaque personnage peut, à chaque fois qu’il ouvre la bouche, sortir du rôle auquel son interlocuteur cherchait à l’immobiliser. Cela s’appelle faire équipe. Rien dans les années nonante n’est de ce point de vue allé aussi loin que le la longue conversation entre Christopher Walken et Dennis Hopkins dans True Romance.

Matt Damon, lui, est condamné à bavarder toujours plus. Chaque fois qu’il ouvre la bouche, ce n’est pas pour se hisser plus haut mais fuir l’apparition de la vérité. Il faut une ingéniosité et une répartie dont la vraisemblance de Soderbergh ne l’a manifestement pas entièrement doté. Il y gagne certes un peu de sympathie, mais de celle qu’on accorde aux malades et qui finit par fatiguer. Même le personnage coenien de l’enquêteur semble dépassé dans la bêtise : quel est cet informateur qui, au lieu de d’infiltrer, ne s’arrête plus de parler ? Alors je m’arrête là. Ok, mais tu lui donnerais quelle note ? C’est du 7.7.

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
mercredi 7 octobre 2009

The Informant Steven Soderbergh

États-Unis ,  2009

Avec : Matt Damon (Mark Whitacre) ; Scott Bakula (l’agent Brian Shepard) ; Joel McHale (l’agent Robert Herndon) ; Melanie Lynskey (Ginger Whitacre).

Sortie : 30 septembre

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