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Bas-fonds  de Isild Le Besco

À l’estomac

3.1

Au cœur de la nuit, dans une France dépeuplée et inquiétante, quelque part entre la Gironde et le Limousin, Barbara, une jeune fille blonde décolorée, s’enfuit d’une colocation démoniaque en échappant à la surveillance de Marie-Steph la « simplette » et aux griffes de Magalie le tyran. Hagarde, pieds nus, elle s’en va tout balancer aux flics. Plus tôt dans le récit, une virée nocturne envoie Magalie et Barbara braquer une boulangerie. Poussant le bouchon un peu trop loin, elles décident d’humilier le pauvre mari de la boulangère en l’aspergeant de confiseries et de crème chantilly. Par accident, Magalie tire un coup de chevrotine.

Ce point de départ, inspiré d’un fait-divers réel, permet à Isild Le Besco de raconter, ne riez pas, l’histoire de trois filles « à la lisière de la civilisation ». Éthérée, une voix-off aux accents bibliques, dont on ne sait pas vraiment si elle émane des personnages ou d’un ailleurs céleste, annonce le programme : cette histoire est tirée de la réalité, mais la vie des jeunes filles est romancée, vue à travers leur propre univers.

Le Besco est d’abord fidèle à ce point de vue, comme elle le fut dans ses films précédents. Mais à l’intérieur de l’appartement délabré, une certaine distance la sépare des personnages. Le rythme du récit est hachuré, bercé par des nappes électro glauques. Le récit décompose des moments de vie qui montent en intensité, pour souvent atteindre cris, hystéries, insultes, coups. La vie de Barbara, Magalie et Marie-Steph est faite de raviolis en boîte, journées sur le matelas commun, porno et téléfilms. L’éloignement de la réalisatrice vis-à-vis des filles est précis : l’écran large et la pudeur des comédiennes resservent l’éternelle « question du corps ». Le choix d’accentuer la pornographie est convenu : avachie devant la télévision entre deux bitures au gin et à la bière, Magalie s’imbibe de télévision, spectatrice compulsive qui ne fait plus qu’absorber le flux d’images. Cinéma à l’estomac, qui prétend être à la fois totalement dehors (hauteur de vue, hauteur de l’art) et totalement dedans (les tripes et la compassion).

La seconde partie casse le programme. Les paysages morts reviennent, comme un leitmotiv, pleurnicher sur le sort des filles, pauvres hères perdus, sans repères, sans culture, sans rien. Dans ce squat, quelques appels d’air : Barbara tire régulièrement un coup avec le poivrot du coin, mais l’homme semble parfois témoigner d’un peu d’affection dans la trivialité de leurs rapports. Marie-Steph vole un chien dans la rue et s’en fait un fidèle compagnon, qu’elle semble apprécier davantage que ses colocataires. Magalie se calme enfin deux secondes en disant qu’elle « ne sait pas », quand on lui demande si elle a peur. La moralisation de cette violence est évidente. Le jugement des filles, qui constitue la dernière partie du film, ramène l’univers au naturalisme – bien que la forme même du procès rappelle le dispositif formaliste et pictural de Libera Me (Alain Cavalier, 1993) : découpe des silhouettes sur fond noir, sans décor, où les sources lumineuses viennent d’en haut (keylights de film noir).

Plus sophistiqué que son précédent, Charly (2008), Bas-Fonds insiste pourtant sur la même idée : la réhabilitation d’un univers platement sinistre. Longtemps, cette idée a été seulement une politique immobilière. A Londres, à New York, à Paris... à Soho comme dans la rue du Fb. Saint-Denis, on sait que seul ce qui pue est vrai (est « vivant », comme on dit chez l’agence immobilière). Vieux quartier popu, le cinéma aussi est en cours de réhabilitation ; bientôt, il sera complètement habitable. Isild, d’ailleurs, l’habite déjà.

par Thomas Fioretti
jeudi 13 janvier 2011

Bas-fonds Isild Le Besco

France ,  2010

Avec : Valérie Nataf (Magalie) ; Ginger Romàn (Barbara) ; Noémie Le Carrer (Marie-Steph) ; Gustave Kervern (L’amant) ; Ingrid Leduc (La boulangère) ; Benjamin Belkhodja (Petit-ami de Barbara) ; Alain Ollivier (Le président) ; François Toumarkine (Père de Magalie et de Marie-Steph) : Christine Pignet (Mère de Magalie et de Marie-Steph) ; Jean-Paul Bonnaire (Père de Barbara).

Durée : 1h08.
Sortie : 29 décembre 2010.

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