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L'Armée du crime  de Robert Guédiguian

Il aurait dû entrer dans la légende

4.8

Un mot de Robert Guédiguian, placé entre les épitaphes des survivants de son récit et le générique technique, justifie les quelques libertés de L’Armée du crime avec l’Histoire par le souci de créer, plus qu’un hommage, une légende. Celle d’un groupe de jeunes juifs arméniens, hongrois, italiens, polonais… emmenés par Missak Manouchian (Simon Abkarian), ayant rejoint les rangs du PC et des FTP pour une série d’attentats, de sabotages et de meurtres de dignitaires SS ou de leurs collaborateurs zélés.
Étrange que ce mot prie si modestement les spectateurs d’excuser les raccourcis, ficelles narratives et nombreux saupoudrages orchestraux, comme s’ils étaient historiens. Un film américain ne prendrait pas cette peine. Ni pour imaginer une vengeance réussie contre Hitler (Inglourious Basterds), ni pour raconter l’échec d’une autre véridique (Walkyrie). Le souci de vérité factuelle n’est bien sûr pas en cause. L’embarras qui en résulte affecte en revanche gravement l’efficacité de l’entreprise. Modeste, ce mot ne l’est en fait qu’à moitié, car il est aussi plein d’assurance, entièrement convaincu de la nécessité de faire l’éloge national de ces étrangers morts pour la France – la litanie de leurs noms ouvre le film. L’embarras n’affecte pas le discours qui, malgré la platitude de son déroulement, tient à parler d’une voix claire. C’est par exemple celle de Thomas Elek (Grégoire Leprice-Ringuet) qui trace à la craie faucilles et marteaux sur les murs du lycée, ou cache une bombe dans Le Capital pour faire sauter une librairie célébrant la parution d’un ouvrage de Pétain. Geste fort, plus fort que celui de multiplier en bande-son ou dans les réunions de familles recomposées dans l’adversité les occurrences de l’Internationale. Geste dont Tarantino aurait pu faire un film entier, s’il était communiste.


Mais parler d’une voix claire, c’est hélas aussi parsemer les dialogues de répliques bulldozers genre « Je ne suis pas à droite ou à gauche mais du côté de la vie, contre le camp de la mort ». C’est affaiblir l’hypothèse communiste par un souci bien actuel de montrer que ces luttes ne s’effectuaient non pas au nom d’une idéologie mais d’une réaction individuelle à des outrages individuels – c’est-à-dire en prenant soin de peindre de jeunes chiens fous assénant leur libre-arbitre à qui veut l’entendre. Des répliques comme celle d’un combattant communiste précisant qu’il ne veut se battre sous les ordres "d’un stalinien" témoignent de l’embarras. Détail de bon ton. Pas besoin de placer dans la bouche des personnages des choses que l’Histoire dit d’elle-même – c’est Petra, commanditaire tyrannique des attentats, qui est passé le premier à table.


Voilà comment, par déférence, une sympathie réaffirmée pour la résistance et le communisme produit des détails d’une incroyable mollesse, comme la fenêtre crasseuse, derrière laquelle de jolies fleurs se devinent, qu’un résistant torturé contemple, hagard, avant de se faire broyer les testicules. Voilà comment un cinéaste que des idées pourraient porter haut se retrouve paralysé pile au milieu du cinéma français – bizarre d’ailleurs que Guédiguian se soit donné le rôle d’un prisonnier. Ouvrir son film sur la liste des noms des membres du groupe Manouchian suivis de l’officiel « mort pour la France » signale d’emblée cette paralysie : faire un geste citoyen à hauteur des institutions républicaines.

Guédiguian n’est certes pas un ennemi. Il peut encore moins être soupçonné d’intentions sarkozistes. Son film arrive un an après la provocation, parce que de provocation il s’agit, du président de la République qui, dans l’un des ses premiers actes publiques, a insisté pour faire de la lettre de Guy Moquet un patrimoine national. De ce point de vue, L’Armée du crime est une réponse positive. Elle remet les choses à leur place. Elle ne raconte pas la France éternelle, mais un groupe de gens qui ont lutté pour la République. Ajoutons que Manouchian est une figure bien moins malléable que celle de Moquet, pour la droite ainsi que pour une bonne partie de la gauche. Parce qu’il était le portrait de ce que, pas seulement avec les catégories de Vichy, mais aussi avec le catégories du 11 septembre, on appellerait un terroriste. Un ennemi d’Etat. Un criminel. Et parce que son groupe réunissait, au nom du communisme et de l’antifascisme, une communauté d’hommes qui rentrerait mal dans la définition de France donnée par le président actuel. En principe, l’idée est forte de rappeler que l’hypothèse communiste, concrètement poursuite à main armée, puisse être pensée à l’intérieur de la tradition républicaine et révolutionnaire française. C’est bien pour le communisme et c’est encore mieux pour la République. Cela dit, de bonnes intentions n’ont jamais fait un bon film.

par Antoine Thirion, Olivier Waqué
mercredi 30 septembre 2009

L'Armée du crime Robert Guédiguian

France ,  2009

Avec : Simon Abkarian (Manouchian), Virginie Ledoyen (Mélinée), Robinson Stévenin (Marcel Rayman), Grégoire Leprince-Ringuet (Thomas Elek), Lola Naymark (Monique), Jean-Pierre Darroussin (inspecteur Pujol), Robert Guédiguian (un prisonnier)

Durée : 2h19. Sortie : 16 septembre.

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