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Road to Nowhere  de Monte Hellman

Devant lui

7.0

Rien n’est plus transparent qu’un double. Monte Hellman ne va pas le contredire, lui qui donne à Mitchell Haven ses initiales et son premier nom de scène, avant qu’il n’adopte définitivement l’enfer contre le paradis. Cinéaste lui aussi, le héros de Road to Nowhere est le réalisateur d’un film du même nom. L’histoire du premier long métrage de Mitchell est signée Steven Gates ; celle du dernier film d’Hellman est de Steven Gaydos, qui travailla pendant plusieurs années sur ce scénario à tiroirs. Les personnages de Road to Nowhere sont des avatars, leurs noms des privates jokes, et leurs caractères un condensé de clichés sortis de l’imagination d’un scénariste hollywoodien médiocre. Chacun des membres de l’équipe de tournage figure un type, comme dans une pièce de boulevard ou un jeu de Cluedo : la femme fatale, le cinéaste obsédé par son actrice, l’écrivain désintéressé, le guide baroudeur, le vieux comédien délaissé et le scénariste affolé. Au milieu de cette distribution, Mitchell Haven est trop occupé à filmer sa star pour voir le ridicule de la troupe.

Héros sans saveur, M. Haven observe la vie du groupe mais y intervient peu. Il préfère le rôle de spectateur privilégié à celui de maître d’oeuvre. Ce n’est pas lui qui fait avancer l’enquête, mais l’agent d’assurances infiltré sur le plateau. Le tournage même semble progresser malgré lui, le jeune cinéaste préférant multiplier les prises de son actrice aux dépends de ses partenaires de jeu. Il pense avoir choisi son interprète principale, Laurel Graham, avant de réaliser que d’autres avant lui ont eu la même idée. Vrai cinglé de cinéma, Mitchell Haven prodigue à son équipe des conseils sortis d’un manuel pour les nuls. Au cours d’un premier entretien, Laurel lui confesse son inexpérience devant la caméra. Pour la rassurer, il ne trouve rien de mieux que de reprendre le paradoxe de Samuel Fuller : « La meilleure façon de jouer, c’est de ne pas jouer ». Le dénouement vient confirmer l’adage, puisque Laurel Graham et celle qui se nomme Velma Duran – le rôle qu’elle interprète dans le film de Haven – ne sont en réalité qu’une seule et même personne. La complexité du montage, alternant le récit du tournage et celui du fait divers dans lesquels la même personne joue deux fois Velma Duran, n’aura peut-être servi qu’à ça : retarder pour lui comme pour nous l’apparition de l’évidence. Les indices étaient pourtant nombreux : la conclusion a été énoncée par le cinéaste découvrant l’actrice sur son site internet (« She is Velma Duran ! »), ainsi que par le valet d’Henri Fonda dans The Lady Eve : « It’s the same dame ! »

Cinéma = Réalité : la formule paraîtrait naïve si la démonstration n’avançait avec les atouts de l’ironie. La soirée romaine passée aux côtés de son égérie – de la fontaine de Trevi jusqu’aux ruelles du Trastevere – transforme les souvenirs cinéphiliques de Mitchell Haven en clichés pour touristes : La dolce vita (1960), Identification d’une Femme (1982) ou Le Regard de Michel-Ange (2004) sont les passages obligés du circuit. Les signes ne trompent pas : les cubains fument le cigare et les double decker bus circulent à Londres. La géographie de Road to Nowhere aligne les lieux comme autant de cartes postales, reliés seulement par une route qui ne mène nulle part. Dans ses entretiens avec Emmanuel Burdeau (Sympathy for the devil, éditions Capricci), Monte Hellman affirme qu’une route de ce nom existe bel et bien, et qu’autour d’elle apparaissent plusieurs villes et lieux dits dont les appellations renvoient à son dernier film : « Si vous allez sur westernncattractions.com, vous trouverez ceci : The Road to Nowhere is in Swain County. Une de nos actrices s’appelle Dominique Swain ! Il y a aussi un Graham County. Le personnage principal s’appelle Laurel Graham ! Et un Sossamon Field. Notre actrice principale s’appelle Shannyn Sossamon ! ». Partis tourner en Caroline du Nord, Haven et son scénariste n’y trouvent eux aussi que ce qu’ils voulaient y voir, de la pure « southern poetry » et une atmosphère de mystère qui les confirment dans leur choix. Où qu’il aille, le réalisateur est incapable de voir autre chose que les clichés romantiques qui lui conviennent. Hellman l’a répété, Road to Nowhere est une comédie, et le portrait qu’il fait du jeune cinéaste hollywoodien est volontairement chargé : Mitchell Haven est de ceux qui regardent les boni des Infiltrés pour trouver l’inspiration, et qui pensent impressionner une fille en lui montrant L’Esprit de la Ruche d’Erice. Chaque projection privée des chefs-d’oeuvres du septième art – dans l’édition Criterion de rigueur – est ponctuée d’un « Fucking Masterpiece ! » attestant d’un bon sens critique. Quoi qu’en dise son auteur, Road to Nowhere est moins un premier film qu’une satire des velléités poétiques qui peuvent l’accompagner, un conte moral où il est démontré que la naïveté aussi est un crime.

Road to Nowhere est à l’écran presque l’inverse de ce qu’il promet d’être sur le papier : une comédie distanciée à la place d’une histoire d’amour, une satire à gros traits au lieu d’une réflexion de vieux maître sur les pouvoirs du cinéma. Que les mises en abyme ne trompent pas, le dernier film de Monte Hellman est d’une frontalité déconcertante, traçant une ligne plus droite encore que celle où s’enfonçait en 1972 le héros de Macadam à deux voies. Sa force est de s’en tenir à la leçon qu’il assène : refuser de subjuguer le spectateur aussi obstinément que Mitchell Haven voudrait l’impressionner, opposer la netteté numérique à l’aveuglement de son héros. Road to Nowhere ne raconte au fond rien d’autre que le trajet d’un cinéaste qui apprend peu à peu à voir au-delà des citations, même s’il lui faut sacrifier son idéal, retourner sa caméra, et découvrir qu’il est lui aussi l’acteur et la victime d’une mise en scène. C’est pourquoi Road to Nowhere finit comme presque tous les films d’Hellman : face au poster de sa star, Mitchell Haven n’est plus fasciné comme devant ses films de chevets mais absorbé, cette fois littéralement, par l’image.

par Arthur Mas, Martial Pisani
mercredi 27 avril 2011

Road to Nowhere Monte Hellman

États-Unis ,  2010

Avec : Shannyn Sossamon (Laurel Graham / Velma Duran) ; Tygh Runyan (Mitchell Haven) ; Dominique Swain (Nathalie Post) ; Cliff De Young (Carry Stewart / Rage Tachen) ; John Diehl (Bobby Billings) ; Waylon Payne (Bruno Brotherton) ; Fabio Testi (Nestor Duran).

Durée : 2h01.
Sortie : 13 avril 2011.

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