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Away We Go  de Sam Mendes

Oncle Sam

5.0

Je ne sais pas si j’ai aimé ce film, même si je vois bien qu’il est aimable : il n’est que cela, il déborde d’humanité… Je sais ceci : j’ai attendu trois bons quarts d’heure avant qu’il ne me lance un hameçon. Une phrase, prononcée lors du dîner que Burt et Verona partagent avec LN (Maggie Gyllenhal) et son compagnon. Ça discute de l’enfant que les premiers attendent et LN finit par affirmer que la douleur de l’accouchement l’a changée à jamais : depuis, quand elle regarde CNN, elle comprend fondamentalement la guerre.

Silence gêné autour de la table ; le dîner finira mal. Biberonnée à la philosophie du Continuum – tout continue tout –, adoratrice de la sexualité des hippocampes et ennemie des poussettes (au motif, pas con, qu’y mettre son enfant c’est le repousser loin de soi), LN est le personnage le plus caricatural d’un film qui en a son lot. C’est bien elle, néanmoins, qui en résume le propos : l’expérience d’enfanter est devenue un drame, une joie, un truc proprement mondiaux ; la racine de la politique. Mais pourquoi est-ce à un personnage repoussoir qu’il revient de le dire ? That could be the question, my friends.

Heureusement qu’elle est là, cette phrase. Car pour le reste, Away We Go est le genre de film qui se passe de commentaire. Ce n’est pas qu’il soit affreux ; il ne l’est pas. Mais il a tout du trip indépendant auto-satisfait. Les fripes du héros, ses lunettes, sa barbe, ses cheveux en bataille le rendent à la fois irrésistible et interchangeable – la prochaine fois que John Krasinski tiendra un rôle d’importance, vous n’en saurez rien car vous ne le reconnaîtrez pas. Sur la bande-son, des guitares acoustiques et des voix mâles font griller les marshmallows de l’émotion. Le road-movie égrène les kilomètres et leur compte-à-rebours… Ça roule.

C’est la guerre, pourtant. La guerre en Irak, qu’un chant rappelle à notre souvenir avant que LN n’y revienne avec ses gros sabots. La guerre de mettre au monde un enfant, aujourd’hui, maintenant – Burt porte d’ailleurs le treillis et le kimono pour mieux en préparer la protection. L’eau va manquer, les golfs vont fermer, les grands mammifères mourir, puis les autres, puis l’homme : l’apocalypse guette, mes frères.

Ces propos alarmistes sont tenus par un autre personnage ridicule. A force de les voir défiler, on commence à comprendre : Burt & Verona ne font pas de grands discours, tout ça appartient au passé, les déclarations, les utopies… C’est aux autres de prendre en charge le message : ironiquement, ce qui ne veut pas dire a contrario. L’ironie est ici un procédé qui nous alerte plutôt de ceci : sous des dehors badins, la situation est à ce point préoccupante que ceux-là mêmes qui pourraient dire le danger en sont incapables. Ils en font trop ou pas assez, ils n’y croient pas. Tant pis pour eux, car ils voient juste, et leur grotesque ne dénigre qu’eux : pas leur credo.

C’est donc la guerre. La guerre pour être comme tout le monde, la guerre pour que cette expression ait encore un sens. Burt & Verona ont un travail, mais le film l’évoque à peine pour foncer à l’essentiel : le foyer à venir. Phoenix, puis Montreal, puis Miami… : ils ne prennent pas la route pour découvrir le nouveau, mais pour trouver enfin un endroit sain où fonder une famille. Ils sont d’ailleurs parfaitement conscients que leur pur amour est une anomalie : être normal est devenu un prodige au lieu d’une honte, à l’heure des mères stériles ou démissionnaires, des enfants embrigadés ou abandonnés à leur sort…

J’imagine que, arrivé à ce point du texte, il serait bienvenu que j’entame un couplet sévère sur le fond familialiste d’Away We Go. Même le critique le plus nœud sait que ça fait toujours son petit effet, de démontrer qu’un film à l’apparence cool sert en vérité une cause qui ne l’est pas. C’est un bon truc, à peu près aussi bon que celui qui consiste à éclairer sa lanterne avec une phrase extraite du dialogue !

Si ça ne vous dérange pas, je préfère cependant passer mon tour. Parce que la morale d’un film n’est pas obligatoirement celle de son scénario. Parce que le familialisme a toujours existé dans le cinéma américain et qu’il est bien plus passionnant de se pencher sur son évolution.
Il faut dire aussi : Sam Mendes nous fait un beau cadeau, en présentant Away We Go moins d’un an après Les Noces rebelles. Les deux films se répondent comme le berger et la bergère. Les années 2000 et les années 1950. Le cinéma débraillé et le cinéma théâtral. John Krasinski et Leonardo di Caprio. Maya Rudolph et Kate Winslet (Mme Mendes « à la ville » – expression débile que je me suis juré d’employer une fois quand je serai publié). La colère jouée de Burt Farlander et la colère destructrice de Frank Wheeler. L’odyssée vers la norme contre le voyage en France que les époux Wheeler ne feront pas, mais qui aurait été le contraire : un voyage exceptionnel, un voyage vers l’exception. La conviction que ce qui nous singularise, c’est d’être banal, contre la conviction d’être spécial, d’avoir atterri par malchance dans le rôle d’un papa et d’une maman de la banlieue new-yorkaise. La norme est le salut politique / la norme est la pourriture. La famille est un horizon / la famille est une donnée. Deux familialismes, mais différents.

Il est temps de conclure. 1) Si l’on reconnaît une époque aux sujets qu’élisent ses fictions, alors la nôtre doit se comprendre à partir de l’agrandissement démesuré des enjeux liés à la génération, à la maternité… 2) Le cinéma qu’on nous prépare n’aura plus rien d’un miroir aux alouettes ; avec sa lumière terne et ses vieux pulls, il ressemblera davantage à une tentative modeste et quelque peu désespérée d’atteindre l’ordinaire.

Écoutez-moi : le temps est proche où les films, loin de nous distraire d’une vie que nous jugeons étriquée, quotidienne, trop petite, nous diront au contraire qu’elle est encore trop grande pour nous ! Et vous savez quoi ? Nous ne leur donnerons pas entièrement tort.

par Frédéric Moreau
mercredi 18 novembre 2009

Away We Go Sam Mendes

États-Unis ,  2009

Avec : John Krasinski (Burt), Maya Rudolph (Verona), Maggie Gyllenhaal (LN), Allison Janney (Lily), Catherine O’Hara (Gloria Farlander), Jeff Bridges (Jerry Farlander) ; Melanie Lynskey (Munch Garnett). 1h38. Sortie : 4 novembre 2009