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Dans un bar quelconque de Californie, des téléphones anonymes filment un moment grotesque. Barbu et bouffi, Joaquin Phoenix monte sur scène et rappe. Pire, il rappe mou. Pour une caméra qui le lui demande, il déclare ne plus vouloir faire l’acteur et se lancer dans la chanson. Canular ou dépression ? La sobriété de la carrière de Phoenix accrédite plutôt la première hypothèse. Mais l’acteur enfle et s’enfonce. En promotion pour son rôle de vieil ado suicidaire dans Two Lovers, il essuie, amorphe, les vannes de David Letterman. Les parodies du personnage pathétique se multiplient sur Internet. La presse renchérit. Ben Stiller le singe pendant la cérémonie des Oscars ; il devient la risée de la profession entière.

Présenté l’année dernière à Venise et sorti tardivement en France, I’m Still Here recoud les pièces de cette histoire. Car il s’agit évidemment d’une fiction, Casey Affleck en a fait l’aveu en fin de tournage, Phoenix est revenu s’expliquer chez Letterman. Plutôt que d’un canular, ils ont cependant préféré parler de performance artistique. On doute certes que l’idée initiale ne s’appuyait pas sur l’efficacité d’une mystification ; mais compte tenu de ce que montre aujourd’hui le film, il est en effet difficile de l’y réduire.

Quoi ? Une auto-destruction. Le spectacle cru d’une vedette en plein sabotage. Rails de coke, bites à l’air, prostituées et bien pire. Que le réalisateur, par ailleurs acteur bien connu, soit le beau-frère de Phoenix, n’ôte aucun crédit à l’affaire. Dans ces circonstances, un proche peut en effet aussi bien être dans la conspiration que dans le témoignage. L’essentiel est que le drame repose sur un pur travail d’incarnation. D’un côté, Phoenix fait le taureau en rage, l’Actor’s studio. De l’autre, il force l’antipathie et s’absente. Le titre du film peut dès lors s’entendre de deux manières : comme parole de survivant et comme aveu de contrôle.

I’m Still Here se veut autre chose que la coulisse d’une supercherie. Le parti pris fut de ne pas reconnaître celle-ci tant que le travail était en cours. De reverser au compte de la fiction tout ce qui pouvait la menacer. De tenir bon contre le scepticisme ambiant. Il faut reconnaître aux auteurs beaucoup de détermination. Les doutes pesant dans les médias sur la nature de l’entreprise ont par exemple servi à l’intrigue de détonateur : Phoenix suspecte son ami Antony Langdon d’avoir vendu la mèche. La paranoïa fait fuir son entourage. Une nuit en nightshot, Anton se venge en lui chiant dessus. Équivoque, l’idée de dénégation renforce en même temps la solidité du personnage et de l’argument.

Ce jeu consiste à s’enfoncer comme des enfants dans la mascarade jusqu’à ce qu’elle devienne véritablement dangereuse. L’intérêt du film réside dans le surcroît d’incarnation permis par la forme du faux documentaire, ou de ce que l’on pourrait le film intégré (embedded). Caméra au poing, il s’agit d’affronter le monde en s’armant comme pour une expédition : les risques se prennent dans la mesure où l’intégrité médiatique est mise en jeu, comme l’intégrité physique dans les anciens films d’expédition scientifique. I’m Still Here ne décrit pas par hasard cette histoire comme apnée ou noyade. Manière de rendre au cinéma cette tension du réalisme où le danger pesant sur le bon accomplissement du film correspond à un vrai danger de mort.

Il faut un excès de corps et de graisse pour que le jeu fonctionne. C’est pousser avec ironie la Méthode à sa limite : les prouesses qui consacraient autrefois les comédiens des années 1970 aux yeux de la profession sont précisément ce qu’elle ne peut plus tolérer dans son entourage réel. Le cinéma peut prendre l’apparence de la sauvagerie tant que reste propre la manière dont ses membres souhaitent se donner en spectacle. Comme toute performance artistique, I’m Still Here souligne l’inacceptabilité de la représentation importée dans le réel. Mise en cause facile et maligne qui n’est éloignée de Borat que par le sérieux de la mise en jeu d’un corps et d’une personne réels.

C’est donc encore une affaire de contrôle : lorsque le doute pèse sur celui que l’acteur a sur sa sa carrière, c’est celui du contexte entier qui est ébranlé. Le film n’est pourtant pas sans beautés ni audace. Il sait comment allumer le feu destructeur. Il aurait pu accroître le déguisement biographique comme les deux premières séquences avaient commencé à le faire : le plongeon de Joaquin enfant au Panama - archives aussi factices que les retrouvailles finales avec le père - suivi d’un numéro musical de la fratrie Phoenix. Un peu de perversité subsiste dans l’idée de feindre la dépression et l’autodestruction lorsqu’on a vécu celle de son propre frère (River Phoenix). Mais c’est précisément à cet égard que la fiction d’une star levant l’hypocrisie du milieu montre ses intimes limites.

par Antoine Thirion
mercredi 13 juillet 2011

I'm Still Here - The Lost Year of Joaquin Phoenix Casey Affleck

États-Unis ,  2010

Avec : Joaquin Phoenix, Antony Langdon, Casey Affleck, Sean Combs, Ben Stiller.

Durée : 1h48.
Sortie : 13 juillet 2011

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