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My Little Princess  de Eva Ionesco

Voir ou juger

7.5

Elle est vraiment super jolie, la petite. - Et puis ce maquillage, ça lui va tellement bien ! Le rouge à lèvres rouge pétard... - Moi j’adore ses porte-jarretelles. - Je veux les mêmes, ça lui va trop bien ! - Sûrement du Fifi Chachnil.

La « petite » a dix ans. Il en aura fallu près de quarante à Eva Ionesco pour faire de son enfance choquante un film qui ne choque pas. Est-ce sa plus grande faille ou sa plus grande réussite ? Les indifférences d’adolescentes branchées sortant du Majestic Bastille savent encore passer pour des poses. Mais devant l’air réjoui de cette famille qui descend les marches du cinéma en se félicitant d’avoir vu un « joli film », on reste perplexe. Tous semblent avoir oublié, ou écarté, le coeur même de l’histoire : l’objectif d’un appareil photo braqué sur une petite fille presque nue, parée comme une catin, par sa propre mère. Les clichés vendus, multipliés, reproduits en posters et en couleurs, en une des magasines. L’enfance vendue. En donnant à voir cette histoire, la sienne, Eva Ionesco n’a pas choqué.

My little princess est un bien joli film pour les yeux du corps. Du sanctuaire où la mère dévouée à son art compose ses décors comme une sorcière de l’ancien temps préparerait un philtre, on ressort envoûté, rêveusement pris au piège. La fadeur du vrai monde n’en dissipe pas les effluves : dans le vrai monde, l’enfance fume des cigarettes au balcon et vole, pour jouer, le rouge à lèvres des femmes.

Les yeux de l’âme hésitent. Ces photos coupables, on ne les a pas vues, ou pas d’assez près. Cette mère, on ne sait jamais, quand elle dit « Je t’aime », si elle n’a rien dans le coeur ou trop, bien trop pour qu’elle le montre. À tout prendre, on jetterait plus volontiers le blâme sur ces êtres sans forme échappés du réel, qui parasitent les angles de leurs visages où le fard manque, et mettent trop de temps à comprendre que quelque chose se passe, quelque chose qu’il faudrait arrêter. Les yeux du corps contemplent et ceux de l’âme rechignent à la révolte.

Peut-être l’époque a-t-elle changé. Devrions-nous être dérangés par un film, quand la réalité qu’il peint dérangeait si tard, quarante ans en arrière ? Peut-être le regard d’Eva Ionesco sur sa propre histoire a-t-il changé. Ou seulement le titre. Le film devait s’appeler I’m not a fucking princess ! S’il n’avait pas changé, peut-être n’aurions nous pas cédé si aisément à la tentation de posséder, tranquilles, cette gamine peinte comme un cadavre de femme.

Dans l’histoire que l’on s’imagine, c’est un corps qui choque. Un corps d’enfant, dénudé, érotisé, rendu lascif par les formules d’une mère étrange. La révolte, pourtant, ne passe que par les mots, un geste de refus, rien de plus. Disparue du titre, l’injure est restée sur les lèvres peintes d’Anamaria Vartolomei comme un mécanisme dont on ne sait trop que faire, ce qu’il faut en comprendre. La révolte refuse de s’incarner dans le corps de l’enfant. Peut-être se refuse-t-elle toujours à l’enfant grandie, qui a maintenant l’âge de la mère.

On en ressort en ayant beaucoup observé, mais sans rien savoir. Ce juge dont on menace sans cesse la mère ou l’enfant, on ne le sait pas très bien, nul n’a vu son visage, entendu sa voix ou lu ses mots. Nous ignorons qui condamner, au nom de quoi. Nos yeux mentent. Les images terribles sont floues. L’enfant jure. La mère passe, impénétrable et merveilleuse dans ses atours de reine, ombrant furtivement un monde qui ne la jugera pas.

par Noémie Luciani
mercredi 29 juin 2011

My Little Princess Eva Ionesco

France ,  2010

Avec Isabelle Huppert, Anamaria Vartolomei, Georgetta Leahu, Denis Lavant, Nicolas Maury, Louis-Do de Lencquesaing, Jethro Cave.

Durée : 1h45
Sortie : 29 juin 2011

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