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La Dernière piste suit le calvaire de trois familles de classe sociale et d’appartenance différentes. Les Tetherow, Emily et son mari Solomon, sont vraisemblablement des paysans. Du couple Gately, Millie & Thomas, on devine qu’ils sont partis chercher de l’or. Il y a enfin les pieux White, Glory, William, et leur fils Jimmy. Cette petite société est d’abord aiguillée par le trappeur Stephen Meek. Celui-ci fut réellement à l’origine d’un désastreux périple au travers du désert de l’Oregon qui vit des voyageurs mourir de soif et de faim. Débarrassé du superflu, le quatrième long-métrage de Kelly Reichardt, depuis River of grass en 1994, est essentiellement un film d’action : une ligne droite parsemée de négociations. Il s’agit d’accompagner les pistards et s’y abandonner avec eux. Déployant une grande puissance littérale et minérale, La Dernière piste réinvestit les territoires américains plutôt que les images du western, et se réinscrit à l’origine en rendant le pouvoir de décision aux femmes.

Une des particularités de l’histoire du cinéma nord-américain est de s’être confondu avec la conquête de l’Ouest, tirant son identité, comme le territoire lui-même, de l’idéologie d’une destinée manifeste. C’est autre chose qui anime La Dernière piste. En premier lieu, la satisfaction du surplace contre celle de la conquête : la nature est un endroit où l’on se prélasse, bercé par la beauté des gestes, des voix et des sensations. Old Joy (2006) témoignait de cette douceur musicale, où deux amis, dont Will Oldham, faisaient excursion dans la forêt sur des musiques de Yo La Tengo. Cette suffisance et cette matière dégagent pourtant une force d’immanence impressionnante, que la bande son hypnotique des instruments à vent contribuait à intensifier. Reichardt poursuit un sillon matérialiste donnant à ses drames des allures de confrontation environnementale. Sa rencontre avec le scénariste Jon Raymond lui a fait arpenter les paysages de l’Oregon. La nature est un décor indéniablement dramatique. La forêt semblait s’interposer personnellement entre l’amitié retrouvée des deux randonneurs d’Old Joy, et contrarier les premiers amours de Billie Joe et Bobbie Lee dans le court-métrage Ode (1999). Wendy & Lucy (2008) sondait également cette Amérique profonde, où l’héroïne cherchait du travail jusqu’au large de l’Alaska. Dans La Dernière piste, la visite de l’Oregon métaphorise un bout d’histoire américaine et de géographie intime, accentuant la recherche picturale et photographique d’une Amérique des origines.

En un moment fort et poignant, le film croise la route d’un Indien Cayuse, issu d’une tribu de natifs américains originaire de l’Oregon. Emily Tetherow y voit d’abord un ennemi sanguinaire. Elle lui tend une gamelle de nourriture comme à un chien enragé. Puis recoud son mocassin cassé, espérant obtenir plus tard un service en échange. L’indien s’exprime dans une autre langue, communique par dessins et chants, prières et incantations qui viendront notamment sauver le mari assoiffé de Glory White. Le Cayuse devient la cause de rupture entre Meek et le reste du groupe. Dans une discussion précédente, Meek essaie de convaincre Emily de la différence fondamentale entre les femmes et les hommes : les femmes apportent le chaos, les hommes la destruction. Voulant illustrer sa théorie, il témoigne de toute sa violence envers l’Indien, qui finit pourtant par leur montrer la voie vers « l’arbre de vie » aperçu au fond de l’horizon final, et auquel le petit Jimmy White fait référence au début du film dans une de ses lectures bibliques. Ce début de fable religieuse laisse entrevoir une fausse piste malickienne : une voix exprimant l’autonomie de la nature et de la grâce dans le récit. Mais la littéralité du film l’emporte sur un éventuel discours cosmogonique. En cela, l’entreprise de Kelly Reichardt est à la fois plus modeste et plus ferme : la défaite du mâle dominant, Meek, dans le renversement de son discours raciste et sexiste. Quand Emily dialogue avec le Cayuse, c’est une jeune ouvrière qui décide d’abandonner en marche le train de la conquête pour écouter celui qui vit là, et dont elle est littéralement proche. C’est dans ce sens où Reichardt se fait autant historienne et politique que plasticienne, quand le groupe réaffirme une solidarité pour survivre, créant une micro-société démocratique emmenée par une héroïne au fusil chargé et à la parole douce.

par Thomas Fioretti
mercredi 22 juin 2011

La Dernière piste (Meeks Cutoff) Kelly Reichardt

États-Unis ,  2010

Avec : Michelle Williams, Paul Dano, Bruce Greenwood, Shirley Henderson, Zoe Kazan, Neal Huff, Will Pattan, Tommy Nelson, Ron Rondeaux.

Durée : 1h44
Sortie : 22 juin 2011

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