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Cannes 2011 #19

Chassez le naturel

Quinzaine des réalisateurs

Tout au long de ses cent dix-sept minutes, le dernier film d’André Téchiné témoigne d’une maîtrise et d’un talent incontestables. Chaque plan, chaque séquence, chaque mouvement de cette symphonie emprunté aux Quatre Saisons de Vivaldi trouve sa nécessité secrète non dans son propos mais dans la logique même de sa mise en scène. Vitesse et limpidité du récit sont désormais libérées de la gravité du sujet qui pesait encore sur les précédents films du cinéaste. Le principe de causalité gouvernant naguère la dramaturgie des Témoins (2007) et de La Fille du R.E.R (2009) est aujourd’hui porté à son point culminant : le rythme même des saisons se plie à celui du récit. Plus rien ne vient s’interposer entre la volonté du cinéaste et son accomplissement, plus rien ne masque son discours. Impardonnables est une mise à nu.

André Dussollier donne une conférence de presse. Sous les flashes, il explique l’objet de son nouveau roman. L’introduction est courte mais riche d’enseignements : le personnage sera célèbre, presque autant que l’acteur qui l’interprète, et brillant comme seul un écrivain peut l’être. Il se présente et s’incarne sous nos yeux à la télévision. Au milieu des Témoins, déjà, l’écran de télé prenait la parole pour nous décrire la panique saisissant le monde médical américain face à la découverte du virus du SIDA. Même chose dans La Fille du R.E.R., où le journal télé venait à deux reprises insister sur le contexte et l’ampleur prise par le fait divers. En nous installant dès le premier plan à l’intérieur du poste, Impardonnables marque encore plus nettement sa dette envers le petit écran. Ce que le héros veut quitter avec le générique pour ne plus y revenir, c’est aussi bien la France que la télévision, chacune des deux constituant chez Téchiné le parfait miroir de l’autre. Impossible désormais de sortir de la boîte : l’image télé est notre identité, la fiction de 20h35 notre seul horizon. Après les informations vient logiquement le téléfilm ; Téchiné est un auteur de service public. Avant Impardonnables, seule la télévision avait porté aussi loin l’écart entre un récit extraordinaire et des personnages aussi convenus, entre la richesse de ses héros et la pauvreté de leurs aspirations.

Sur des images de la lagune la plus célèbre du monde défile un générique en majuscules rouges. Même typographie, même élan, même obsession du chapitrage que dans les deux précédents films du réalisateur : Venise n’est qu’un changement de décor. Avant les paysages et monuments qui se logent dans le cadre, impressionnent d’abord la lumière et la photographie. Une étrange grisaille règne sur la cité des Doges, installant l’ensemble des images sur un pied d’égalité. En écran large, le film étale ostensiblement la superbe de cartes postales sans autre finalité que de nous présenter un panorama de l’endroit. S’affiche là une véritable ambition pompière, un viscontisme de catalogue dans lequel les demeures de charme à louer 3000 euros le mois remplacent peu à peu les palais hérités des grandes familles. Impossible pourtant de mettre ce mauvais goût au crédit d’une faiblesse de l’auteur. Loin d’être évité, le regard du touriste romantique est même revendiqué par le héros, persistant à photographier chaque fois qu’il passe devant la moindre église de la ville dans laquelle il vit depuis un an et demie. Le parti-pris esthétique de Téchiné est parfaitement adéquat à son propos : il s’agit de rendre leur dignité aux êtres et aux choses qui, naturellement admirables, ont perdu de leur magnificence et de leur puissance de séduction.

Le sujet de Téchiné n’est pas la décrépitude de toutes choses, ni même l’époque et ses changements mais, très précisément, les temps qui changent. Ses personnages ont de la chance ; ils n’ont jamais qu’à s’adapter aux mutations du temps, quel qu’il soit. Pour que l’affaire ne paraisse pas réglée d’avance, il faut cependant que cela fasse vrai. D’où le ton si particulier des protagonistes, entre assurance et inquiétude, l’une et l’autre alternant à un rythme souvent vertigineux. Tel est le secret de la dernière période de Téchiné : la vitesse. Celle avec laquelle une scène, un plan, un dialogue ou un mot chasse l’autre, venant excuser en même temps que justifier le précédent. À Francis (Dussollier) qui lui avoue son état de détresse, et lui demande de rester auprès de lui plutôt que de se rendre à Paris, Judith (Carole Bouquet) répond du tac au tac : « Mais tu sais bien qu’en Italie, si on a plus de liquidités à la fin du mois, les banques refusent de vous prêter de l’argent ! ». Plus les interprètes sont en roue libre, plus le drame de leurs personnages se fait sensible, tendu entre la vérité de leur désarroi et l’allure soutenue du récit. La rapidité de l’action évite l’effet comique, elle garantit le sérieux qu’une pause prochaine viendra appuyer. Arrive en effet toujours un moment où ces héros font intérieurement le point, et regardent l’air fermé l’horizon, se dressant fiers et victorieux face au miroir tendu par la caméra. Ils sont, comme la Justine de Sade, encouragés par le passé et confiants dans l’avenir, et leur visage est là pour en témoigner à l’écran. La médiocrité de l’acteur est le gage de la dignité du personnage ; la laideur de l’image est la preuve de son réalisme.

Les saisons sont un peu comme les âges de la vie. Celle que préfère André Téchiné est sans conteste l’été, qui éclaire d’une lumière sans mystère les aventures sentimentales de ses protagonistes. Repris de justice improvisé détective, Jérémie est le corps conducteur de la chaîne d’intrigues qui impose au long métrage son organisation. Sa fragilité et sa violence à fleur de peau en font le jeune héros téchinien par excellence. Dans Les Témoins, c’était Manu (Johan Libérau) qui devenait malgré lui la figure emblématique d’une génération décimée par l’épidémie. Son sacrifice devait tout à la fois susciter l’empathie de ses proches et celle du spectateur pour qui les conséquences de la maladie sont aujourd’hui connues. La relation entre les générations est en réalité ambivalente : motif d’inquiétude, le jeune homme est aussi et surtout une source d’énergie où s’abreuvent les couples d’âge mûr souhaitant rajeunir. Aux prises avec un nouveau roman, le personnage de Dussollier trouve une nouvelle inspiration dans le spectacle du mariage de jeunes maraîchers : les enfants ont à peine dix-huit ans ; elle est enceinte et il est pressé de l’épouser. L’amour des pauvres est toujours sacré, la santé du bon peuple éternel. Pasolinisme de rentier, la poétique de Téchiné fonde un vampirisme décomplexé qui constitue, aussi, un projet de cinéma. Héritier déclaré de la Nouvelle Vague, le réalisateur recycle copieusement les gimmicks attribués aux cinéastes d’alors dans une fiction de prestige. L’impulsivité de la jeunesse n’est jamais là que pour rassurer les gens sages. Propos réactionnaire, scénario monstrueux. Si le héros vieillissant a gagné une telle hauteur de vue, c’est qu’il a lui-même vécu intensément sa jeunesse. « J’ai bien vécu » : le mot de l’amie en phase terminale du cancer est le même que celui du jeune Manu atteint du SIDA. Ainsi les personnages de Téchiné sont-ils sauvés. S’il advient un jour qu’ils se remettent en cause, c’est pour mieux s’assurer que l’on ne peut rien leur reprocher. Abandonner sa femme et ses enfants, ne jamais aimer que son image de marque, envoyer une sex tape à son père ; tout cela finit nécessairement par être oublié à l’heure de la réconciliation finale. Alors, comme dans un film de Mia Hansen-Love, tout est pardonné.

par Arthur Mas, Martial Pisani
vendredi 27 mai 2011

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