Battlestar Galactica  de Ronald D. Moore

Cyclons si proches

Vous êtes mobilisés. Tambours au générique. La guerre fait rage depuis 1978. Elle concerne tout le genre humain. Elle se répand sur trois séries, jusqu’à un long métrage récent.
Le titre est clair : les champs de bataille sont galactiques, pour une odyssée qui rappelle Star Trek, ou le presque aussi drôle Cosmos 1999. À ceci près que dans votre flotte en maraude vous n’êtes pas loin de cinquante mille survivants. C’est peu pour l’humanité, mais beaucoup pour le petit écran.
On va donc choisir trois pôles sur le front, et une poignée de personnages à hautes responsabilités. Un : la chasse aux Cylons volants vous fournit son lot de voltiges vidéoludiques. Deux : le dépistage de leurs infiltrés se complique en intrigues policières. Il faut dire que ce sont des sosies en séries – pas une mauvaise idée. Et ces machines machiavéliques ont leur Mata Hari, qui n’est autre que Miss Galaxie.

Troisième pôle : l’état d’urgence enfante une kyrielle de querelles intestines sous les plafonds bas de la présidence et de l’état-major. Binaires, elles se ressemblent toutes : la sécurité ou la justice, la famille ou l’état, la loyauté ou l’obéissance, l’amour ou l’intérêt général, la pitié ou la loi. Le front du général en chef – belle voix de vinyle empoussiéré (Edward James Olmos) – ne déplisse guère. Les yeux de l’instit présidente dégoulinent de bonté.
Les cyborganismes ont un plan, ce qui ne semble pas le cas de nos congénères. Ils se révèlent sensibles à l’amour, voire à la religion. En attendant leur assaut cylon à venir, c’est crise sur crise. Panne, révolte, avarie, mutinerie, trahison, attentat – dieu merci, tout est surmontable en un épisode, deux au pire.
Il y a une scène que j’ai trouvée géniale. Nous sommes, sauf erreur, dans l’épisode numéro 6. Kara est la plus brillante pilote de la flotte. Elle a descendu un chasseur ennemi, mais a crashé le sien sur une planète sans air. Elle repère l’épave métallique de sa victime, qui se révèle de chair aussi lorsque, pour la réparer, elle la pénètre la tête la première. Le colon du cylon où elle progresse à plat ventre débouche sur une cavité où elle déniche les tubes de l’appareil respiratoire, colmate sa brèche, tête l’oxygène à la source, revit. Elle n’a plus qu’à mettre la main sur l’accélérateur.

Et si vous faisiez comme elle : fast-forward ? Car finalement il n’y a pas foule, dans l’arche BSG. Vous avez un peu froid. Ces habitacles, ces intérieurs, ces couloirs, ces déserts, ce vide où l’on navigue par bonds impassibles – vous y croyez ? Pas une seconde ? Serait-ce l’éther glacial, ou seulement la caserne qui mine toute localité, dégonfle toute intimité ? Elle est réduite à des gimmicks : la bouteille de l’un, la maquette de l’autre, des cigares.
La production n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour vous dépayser, en jouant sur l’étalonnage des planètes. On vous sort de la tôle le temps de vous promener dans les sous-bois et les ruines de Caprica, une pseudo-terre saturée, et dans les rêves poudreux du savant fou ci-dessous. Mais bon. Moi je n’aime la vie militaire qu’au sens de : au milieu du lit.

Alors, pourquoi tenir jusqu’au bout de la campagne ? Question embarrassante. D’autant que l’image globale du conflit épouse à merveille le stéréotype, vieux comme la Guerre froide et peut-être les Guerres indiennes, de l’élection du peuple (américain : l’espèce future rafole du beurre de cacahouettes), jusque dans ses effets les plus paranogènes. L’adversaire est le semblable absolu – la réplique – qui cache l’étranger absolu : le démon. Dans cette logique du tiers exclu, l’altérité n’a pas sa place.
À moins que le plan B des Cylons ne soit la Providence, la voie lactée étant impénétrable ? À vous de voir (ou pas).

par Pierre Alferi
lundi 29 mars 2010

Battlestar Galactica Ronald D. Moore

Diffusion : Sky One, 2004 / 2009