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66 mostra internazionale d’arte cinematografica

L comme Lourdorama

Ce serait un cadre panoramique en plongée, une vision multiple et pourtant sans pluriel, en un mot : binoculaire. Lourdes commence sur les notes amples de l’Ave Maria et l’espace vide d’une salle de dîner qui se remplit doucement. Des serveuses apportent des soupières. Un nain entre dans le cadre par le bas et le traverse à grand vitesse sur son fauteuil électrique. Enfin, un troupeau de bonnes soeurs et des jeunes hommes de l’Armée du Salut installent les pèlerins et les infirmes.

Dès l’entame, ce plan donne le ton double voire trouble qui traverse et tient Lourdes d’un bout à l’autre. Sa pesanteur et sa légèreté. Ces deux qualités se soutiennent mutuellement avec la même rigueur et en font un film à la fois formaliste et didactique. Formalisme du cadre qui multiplie les symétries entre les lignes pures du décors. Formalisme du jeu, tantôt badin tantôt rigide, des acteurs. Formalisme aussi de la psychologie des personnages toujours plate, évidente, caricaturale (deux têtes de boulevard, un vieux con, une petite salope, une sainte muette…) et par là capable de suggérer des ouvertures profondes. L’art du film consiste à donner une position, une stase et puis à monter vers la sortie, l’extase. Dans sa divise d’officier de l’Ordre de Malte, Bruno Todeschini campe admirablement le caractère déterminé d’un vieil enfant de chœur et l’esprit insondable d’un homme sans foi. L’écorce et l’âme d’un être profondément paumé. Devant ses yeux tombent, littéralement, deux femmes. Cécile, jeune chef infirmière qui cache une maladie en stade terminal derrière son image raide de croyante (et sa chevelure tout aussi parfaite que postiche). L’autre est l’héroïne du film, Christine (Sylvie Testud, elle aussi impeccable). Fille ouvertement agnostique, préférant les pèlerinages à Rome, "ville culturelle", à ceux de Lourdes ; paraplégique totale, elle est juste venue pour voir du monde. Les deux filles tombent devant Bruno, disait-on, l’une s’effondrant dans sa maladie, l’autre dans le guérison. Et Lui ? Diligent et rapide lorsqu’il s’agit de bloquer le trafic au passage des handicapés, il ne bouge pas. Se limite à poser à l’une et à l’autre la même question gênée : tout va bien ? Enième mot d’esprit d’un film toujours impitoyable. Réagir ainsi, c’est dire, autant pour Bruno que pour le film, avec ce didactisme effronté, qu’il s’agit dans les deux cas du même événement. Un miracle dont l’essence amphibologique est un chiasme seulement apparent formé par les destins en effet parallèles de la croyante punie et de l’agnostique touchée par la grâce.

Il y a plus. Beaucoup (pas seulement dans la presse catholique) ont pris Lourdes pour un film agnostique. Durant la conférence de presse, un mot revenait souvent dans la bouche des journalistes : respectueux. C’est tourner le dos à ce qui, certes dans une sobriété toute allemande, reste un j’accuse pourtant évident : Lourdes est un grand cirque où l’on vend de l’espoir. Il est vrai qu’il ne s’agit pas de la question centrale du film. Et que si elle y est, c’est parce que faire un film sur ce lieu passant à coté de sa raison sociale, le commerce, aurait été inimaginable.
La question du film est celle de la vision des signes. Du fait que le monde, dès qu’on entre dans une vision religieuse, devient immédiatement ambigu. Le film se sort admirablement de cette problématique philosophiquement lourde par une pure phénoménologie des personnages. Observant les membres de l’expédition changer d’avis à chaque pas ou sourire de Christina. Parmi eux, le plus drôle et infime est le capitaine de l’Ordre, grand cynique dont on ne résiste pas à l’envie de vous rapporter sa blague d’apéro : Jésus expose au Saint Esprit ses projets de vacances. Béthléem ? Tu y as déjà séjourné. Jérusalem ? Pareil, et plusieurs fois. Que dis-tu de Lourdes ? La Vierge intervient : oui, allons à Lourdes, je n’y suis jamais allé. Le type qui raconte cette blague un soir à table, entouré de bonnes sœurs et de jolis cœurs, regarde plus tard pieusement Christina se lever de son fauteuil. C’est la vielle histoire de Saint-Thomas : il faut voir pour croire. Mais aussi : on n’a jamais assez vu. Car voir un miracle c’est voir dans tout signe une chose et son contraire. C’est pourquoi Lourdes est un film absolument irreligieux. Quoique jamais un seul mot contre Dieu ne soit dit, la thèse athée du film est toujours là : dans une représentation religieuse de l’existence, soit on ignore les miracles, et alors on est obligé d’admettre que le ciel est vide, soit on y croit, et alors on est obligé d’admettre la totale injustice de Dieu.

par Eugenio Renzi
jeudi 10 septembre 2009

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