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66 mostra internazionale d’arte cinematografica

V comme Videopouvoir

Il y a au moins trois films dans le dernier Yousry Nasrallah. Un sur les femmes – les pauvres, les riches – du Caire. Puis un deuxième sur la télévision. Et donc un troisième : les femmes vues par la télévision (et vice-versa). Dans le premier il y a, on s’en doute, des ombres. Dans le deuxième, là aussi on s’en doute, surtout des lumières. Surprenant en revanche que le troisième, la synthèse, ne soit pas la simple union, en clair-obscur, des deux premiers. Déroutant également que cette synthèse ne soit pas une victoire du « cinéma » (lire chinéma, à la Frodon) contre la « télé ». Un grand retour de l’art noble, du point de vue de l’auteur sur les images. Nasrallah ne se désolidarise jamais de l’Esthétique du plateau télé, qu’il n’expurge pas mais décide à l’inverse d’appuyer jusqu’à la caricature. Dialectique bien plus éclairée, qui commence par poser l’existence de deux niveaux distincts – le plateau et la rue – s’éclairant mutuellement (se donnant l’un l’autre signification et lumière), pour venir couper cette respiration. L’ombre (le réel, la vraie vie etc.) ne surgit donc pas d’une touche postiche de noir argentique, mais d’une saturation cosmétique de l’image. Si Paul Verhoeven avait préféré l’Egypte, comme refuge, aux Etats Unis, il aurait filmé comme ça les (més)aventures d’une télégirl du Caire : en soap opéra High Key. C’est une lumière blanche qui, passée au prisme du scénario, se décompose en trois rayons, trois espaces politiques : celui underground de la tradition populaire arabe, celui au ras du sol des récits de femmes égyptiennes, celui paradisiaque des bureaux au sommet, des lofts de luxe et des magasins Chanel du centre ville.

Le début pénètre dans l’alcôve d’un couple de journalistes à succès, jeunes, riches et beaux. Hebba (Mona Zaki) anime un talk-show politique, mais sa pugnacité anti-gouvernementale met en danger la promotion qu’attend son mari. Il lui met la pression ; elle promet de mettre un peu d’eau dans son vin. Son émission troque alors la politique pour des faits divers féminins. C’est à ce moment que le film prend de l’ampleur : enquêtant sur la violence domestique, Hebba retrouve le politique au sens strict et large du terme. Elle pense rassurer son mari avec la nouvelle formule de son show. Elle ne fera qu’augmenter sa rage. Des enquêtes dénonçant la corruption, elle passe sans le voir venir aux enjeux structurels. L’effort du film consiste à rendre évident le passage d’un accusatif banal (un niveau montre l’autre) à un datif plus radical (chaque niveau renvoie à l’autre). Ainsi, la fonction de l’émission de Hebba n’est pas tellement d’espionner le monde extérieur. Elle vit bientôt les mêmes drames. Frappée par son mari, elle deviendra l’invitée de sa propre émission. Cette mise à plat se fait avec la complicité de la littérature populaire des Mille et une Nuits, dont les échos se font entendre autant dans les récits des femmes interviewées par Hebba que dans l’histoire de cette dernière, qui devient le récit cadre de ses Mille et une émissions.
Nasrallah ne pourrait être plus loin du grand cinéma égyptien, de Youssef Chahine et du ton qu’il avait adopté pour son avant-dernier film, Silence on tourne (2001), qui sonne aujourd’hui comme un adieu joyeux et affectueux à ce que son pays n’est plus. A un pays où l’on pouvait rire de tout parce que tout était comédie. Femmes du Caire n’a rien d’une comédie, mais bien plutôt l’apparence d’un soap opera redoublé d’échos de littérature populaire, où des témoignages de talk-show contiennent la matière d’un film entier. Dès lors que la narration n’est plus orchestrée par l’animatrice télé, mais rendue via flash-back aux acteurs du drame, les véritables enjeux humains de tels récits peuvent émerger. Le film, qui commence en citant explicitement l’esthétique chaude, ronde et colorée de Femmes au bord de la crise de nerfs par un générique en gros plans abstraits de fruits et légumes, s’achève à la température zéro d’une vidéo-vengeance féminine.
En quoi est-ce un grand film ? Dans la surprise d’un propos impitoyable qui ne sacrifie ni au côté régressif des traditions, ni aux illusions démocratiques occidentales. Pas de repli sur la nostalgie passéiste, pas de déploiement sur des horizons de progrès économique. Nasrallah pointe au contraire les deux idéologies à l’oeuvre comme des mécanismes d’oppression. Et, c’est précisément le sujet du film, d’oppression des femmes. Du machisme dur aux droits de l’Homme, l’un comme l’autre proclament la domination masculine. La rencontre des deux systèmes dans un pays arabe néolibéral comme l’Egypte est l’étincelle explosive du film, qui pourrait se passer en France, aux Etats-Unis, sans parler de l’Italie de Berlusconi : la violence des surdéterminations se vaut d’un bout à l’autre du globe libéral.

par Eugenio Renzi
mardi 8 septembre 2009

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