JPEG - 96.8 ko
spip_tete_arriere
 

66 mostra internazionale d’arte cinematografica

Z comme Zombies

Romero vs Sokourov

De La Nuit des morts vivants à Survival of the Dead, le cinéma de Romero n’a cessé de dire une chose, toujours la même : on est ce qu’on mange, les zombies nous mangent, ils sont nous. Par delà cet invariant, tout une anthropologie se déplie par goûts, enquêtant sur l’évolution des Etats-Unis de la consommation, dès années soixante jusqu’à nous jours, en passant par les grands malls de Zombies, le réveil reaganien du Jour des morts, le post-11 septembre de The Land of the Dead.

Dans ce dernier, la mise à table était maoïste, façon Lin Piao : un banquet partagé en trois zones concentriques, chacune avec son peuple. Un premier cercle, au centre ville, réservé à ceux qui mangent. Un deuxième, plus large à comprendre les faubourgs, habité par ceux apportent aux premiers la nourriture. Enfin un tiers banquet, gigantesque banlieue traversée par un troisième peuple, dépouillée par le second au profit du premier. Romero avait fait le tour du pays de Bush avec quatre ans d’avance sur Capitalism a Love Story de Micheal Moore. A savoir, les Etats Unis sont ce pays où une élite parasite correspondant à l’1% de la population consomme la richesse cumulée avant la catastrophe tandis que le restant 99% se laisse exploiter, dominer, appauvrir dans l’espoir, absolument infondé, d’être un jour invité à table. Contrairement à Moore, qui appelle à la révolte mais ne sait pas expliquer pourquoi les prolos ne le suivent pas, Romero se borne à une simple phénoménologie et par là va beaucoup plus loin. Il n’invente rien, mais il observe et traduit dans sa grammaire zombie. L’intrigue qui se déroule sur The Land of the Dead aurait plu à Lin Piao. Le troisième peuple est le seul capable d’insurrection. Ce que Moore, avec son militantisme de la carte constitutionnelle, ignore, ou feint d’ignorer, Romero se limite à constater : la révolte a déjà commencé, Ground zero est là pour qu’on s’en souvienne. Elle ne vient pas de la classe ouvrière américaine mais d’un lumpen-proletariat du tiers-monde. La véritable classe intermodale (actrice d’une révolution des modes de production) aurait dit Costanzo Preve. Le seule peuple capable d’invertir le mode d’alimentation reformule Romero : les zombies.

Dans Survival, le zombie-terroriste a presque tout mangé. Faute de chair humaine, il se rabat tranquillement sur une autre viande. Là aussi Romero est subtil. Contrairement à la donnée commune, qui représente les terroristes comme agissant par Dieu sait quelle foi, ses zombies, une fois la bataille terminée, rentrent dans la normalité. D’autre part, faute de meilleurs pièces, aux rares vivants de s’accoutumer à la chair des zombies. Voici le couvert du post post 9/11. Terriblement vide. La crise est finie, plus rien ne reste. Le même paradigme apocalyptique dans The Road fait un film mineur, mais thématiquement emblématique : ni riches, ni pauvres, que des sans-abris. Survival n’a rien en effet de l’esthétique ravagée, grise, définitivement morte du film de John Hillcoat. Romero voit dans cette pénurie totale plutôt une possibilité. En un sens, il en profite pour renverser la donne. Encore une fois, cela passe par un geste alimentaire. Qu’est qu’un monde où les zombies devient carnivores et les humains zombivores ? A coup sûr un univers mythique. Où l’intrigue attable sans gêne humains et monstres, mortels et divins. Une nouvelle Odyssée, dont Survival serait un simple épisode. Très beau, au passage. Celui du débarquement d’anciens soldats sur l’île des Contrebandiers de Moonfleet. Un voyage dans le temps, vers le cinéma des années 50, et par là retour à la véritable série B qui reste l’imaginaire où Romero est le plus à l’aise. D’où un renversement digestif, d’un monde pauvrissime à un film richissime. Restons à la gastrosocio, sociologie du ventre. Ce retour veut dire aussi mettre l’Amérique post-Iraq en parallèle avec l’Amérique d’Eisenhower. Soumettre le regard du spectateur à une vision binoculaire. D’un œil il voit l’esthétique resplendissante de la société américaine des années 50, qui avait profité pour rabattre les différences sociales en une unique et grande middle class ; de l’autre la catastrophe totale, où l’égalisation de la grand partie du pays se fait au dessus du seuil de pauvreté. On sait très bien qu’en réalité la vision binoculaire n’est pas celle là. On voit avec deux yeux. Mais on voit une seule chose. Dans le cas d’un conflit, un des deux l’emporte. Chez Romero, il se séparent. Les humains sont incapables de voir ce qu’ils sont devenus (des zombeauphages), ce que les zombies peuvent devenir (des simples carnivores).

C’est par ce double aveuglement qu’on passe à l’autre film alimentaire de la Mostra. Aucun cannibalisme dans Reading the Book of Blockade. Alexandre Sokourov tourne enfin un film sur le siège de Leningrad, dont il a souvent évoqué le drame (Pour Chostakovitch et d’autres élégies), mais jamais l’horreur. Pendant deux hivers (1941 et 42), les Nazis portent siège à l’ancienne capitale, la ville qui a pris le nom du chef bolchevique ; la coupant du reste de l’URSS. Les habitants dès lors ont appris à se nourrir de ceintures, d’huile pour moteurs, de colle de charpentier. Et de morts, bien évidemment. Sokourov place devant un dispositif télé un casting d’une vingtaine de lecteurs d’origines et de classes différentes. Un enfant, un vieux rescapé, des jeunes cadets (il adore ça), des acteurs, une étudiante... Un véritable casting sokourovien. Chacun lit un passage, un épisode du livre des témoignage du siège de Leningrad recueilli par Blockade dans le livre Le Journal du blocus. Tout y est. C’est à dire la faim, la faim, la faim. Tout (mais vraiment tout) est comestible pour les derniers survivants. Par contre, l’anthropophagie n’est jamais mentionnée. On sait qu’il y en a eu. Et ce n’est pas un oubli de Sokourov si le film glisse totalement la dessus, mais un escamotage absolument conscient du réalisateur qui a raconté la guerre de Tchétchénie dans un film, Alexandra, où on ne tire pas un seul coup de revolver. Curieux tout de même que les États-Unis du post-post 11 septembre aient les même troubles alimentaires que l’URSS pendant le siège de Leningrad.

par Eugenio Renzi
mercredi 9 septembre 2009

Accueil > évènements > festivals > Venise 2009 > Z comme Zombies